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Les couleurs et la lumière dans ... - Réflexion

Réflexion "Les couleurs et la lumière dans l'éthique de la sensibilité chez Camus" est une réflexion mise en ligne par "Will Hunting".. Venez publier une réflexion !
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Le rôle des couleurs et de la lumière dans l’éthique de la sensibilité chez A. Camus (dans Noces à Tipasa, tiré de Noces).

 


Introduction.


Les couleurs sont au monde ce que l’imagination est à l’esprit. En effet, comment imaginer un monde sans couleur ? Les couleurs sont la condition même pour que nous voyions le monde. Sans couleur, le monde serait une masse informe d’où rien ne se distinguerait de rien. Sans quelques nuances de couleurs, le monde nous serait invisible. Penser le monde, que ce soit à partir de l’expérience ou de la pure imagination, c’est toujours le penser selon la forme et les contrastes de couleurs. La forme elle-même se détermine par un contraste de couleurs si l’on y réfléchit bien. La vision en deux dimensions ou en trois dimensions a besoin du contraste des couleurs. Enfin, à ceux qui disent que les nuances de gris suffisent à percevoir le monde ou à en concevoir un, nous répondrons qu’il s’agit encore d’une possibilité infinie de contrastes qui oscillent entre le blanc et le noir. Car le propre des couleurs, qu’elles s’inscrivent entre deux nuances (le gris et le noir par exemple) ou dans la totalité du champ des couleurs, c’est que toute subdivision ou division reste infinie. Une nuance de gris peut toujours être autre qu’une autre, et c’est la même chose pour les autres couleurs.

Les couleurs s’inscrivent donc dans la multiplicité. Et le langage qui érige en archétype, de par sa dénomination, chacune d’entre elles, n’est qu’un abus ou une commodité. Les couleurs ne sont pas des archétypes mais une pure multiplicité que le langage catégorise pour rendre possible la communication. Certes, on conviendra que le vert correspond à cela, et mon interlocuteur en conviendra aisément. Mais il ne pourra pas soutenir que ce vert est l’archétype du vert. D’une part parce que rien ne permet de l’affirmer, et d’autre part parce que chacun perçoit le même objet de telle couleur d’une façon différente de celle dont la perçoit son voisin, car l’œil n’est jamais constitué selon une acuité parfaitement identique d’un individu à l’autre. Pour cette raison, ce qui serait pour moi l’archétype du vert ne l’est pas pour un autre. De plus, on sait très bien que les archétypes, y compris ceux que l’on attribue abusivement aux couleurs, correspondent aux premières visions et déterminations que l’on nous a inculquées durant la prime enfance. L’enfant à qui l’on dit que tel objet est vert, aura tendance à ériger ce vert en archétype. La raison est double. La première image et détermination de cette image, qu’il s’agisse de couleurs ou d’autres choses, s’imprime dans l’esprit comme un sceau. La seconde raison, en partie responsable de la première, est due au fait que les parents sont la cause de ses déterminations. Or, les parents sont eux-mêmes des archétypes aux yeux des enfants. Pour cette raison, ce qu’ils disent est sacralisé et considéré comme une vérité absolue aux yeux de l’enfant.

L’objectif de notre réflexion va être de montrer en quoi le fait que les couleurs ne soient pas des archétypes, mais bien plutôt une infinie multiplicité, permet de satisfaire l’âme humaine dans un monde où la souffrance entrave l’exaltation du présent et les perspectives d’avenir. Autrement dit, nous allons voir en quoi la multiplicité des couleurs peut contribuer à retrouver un certain bien vivre grâce aux sens. Dans ce périple qui va nous mener, grâce à Albert Camus, à voir comment les couleurs participent aux retrouvailles de l’homme avec un monde auquel il est abandonné, nous allons voir comment la lumière et certains éléments du monde permettent de rendre grâce aux couleurs et à leur propension à émouvoir l’âme.

 

I. Les couleurs : leur ambiguïté et leur rôle sensoriel.

 

            Dans le langage courant, le blanc et le noir sont appelés des « non-couleurs ». Pourtant, le blanc est la somme de toutes les longueurs d’ondes constituées, autrement dit, le blanc est le mélange des trois couleurs primaires : le rouge, le vert et le bleu. Le noir, quant à lui, absorbe l’ensemble des longueurs d’ondes sans les refléter.

            Cette petite synthèse concernant les deux « couleurs » aux extrémités de ce que le langage courant appellera les couleurs, nous permet d’entamer une réflexion qui se basera précisément sur cet usage courant des termes noir et blanc.

            Nous l’avons souligné dans notre introduction, le blanc est le noir sont la condition principielle pour que nous puissions percevoir le monde. En effet, si le ou les contrastes de couleurs n’existaient pas, la perception serait un néant visuel. Le blanc et le noir assurent au moins la possibilité de percevoir un univers en deux dimensions, ainsi que la perception du mouvement. Le blanc et le noir, permettent la vision en deux dimensions, mais pas en trois dimensions semble-t-il. Un univers constitué de deux couleurs, sans autres couleurs et contrastes supplémentaires, ne permettrait que la vision de couches superposées, sans qu’aucun relief n’en ressorte visuellement. Le contraste permet l’existence de nuances de couleurs et l’émergence visuelle d’un monde en trois dimensions.

            Enfin, cette mise au point étant faite, il nous faut maintenant nous concentrer sur le rôle sensoriel que les couleurs jouent dans notre existence.

Les couleurs permettent à la vue de côtoyer la multiplicité et même l’infinité. Car le contraste, comme pouvoir de différenciation des couleurs, donne aux couleurs le pouvoir de leur infinie différence. Aucune couleur n’est identique à une autre, soit parce qu’elle est différente (en terme de longueurs d’ondes, mais l’esprit ne se pose pas la question), soit parce que la lumière qui la révèle est presque toujours différente de celle qu’il y aurait eu ailleurs, ou même qu’il y aurait eu à tel autre instant. On voit donc que l’espace et le temps ont à voir avec la perception des couleurs et jouent un  rôle de révélateur prépondérant.

 

1. Propédeutique des couleurs et métaphysique.

 

            Le rapport que les couleurs entretiennent entre elles, dans leur relation à la perception, sont donc un pré-requis à l’émergence de l’espace au sein de cette même perception. Certes, les couleurs, dans le contraste qu’elles permettent, ne sont pas la seule condition pour que l’espace puisse apparaître en trois dimensions. La réalité matérielle et tangible dépend de lois physiques qui correspondent communément à l’espace euclidien : largeur, hauteur, profondeur. Notre thèse est que l’indéniable réalité de cette loi mathématico-physico-métaphysique ne nous est dans l’expérience pas observable sans l’existence du contraste des couleurs. Sans un contraste entre au moins deux couleurs, il nous serait impossible de percevoir la réalité physique de l’espace tridimensionnel.

            Les couleurs ont un rôle prépondérant dans notre perception de l’espace et elles introduisent à l’espace dans l’expérience réelle. Mais les couleurs elles-mêmes, dans leur contraste, dépendent d’un révélateur qui est lui-même composé de toutes les couleurs du spectre visible par l’œil : la lumière.

 

2. Les couleurs et la lumière.

 

            La lumière agit comme révélateur des couleurs. A partir des quelques éléments physiques dont nous nous sommes servis, nous allons maintenant nous centrer sur le rôle des couleurs et de la lumière sur un plan poétique et existentielle. C’est cette notion qui apparaît dans l’Essai de Camus intitulé Noces à Tipasa.

            La lumière est composée de toutes les couleurs, mais elle est aussi le révélateur des couleurs elles-mêmes. Elle leur donne leur existence et leur éclat.

            Dans les Noces à Tipasa, le soleil apparaît avant les couleurs[1]. Il est présenté comme ce qui les révèle et leur donne une existence et un sens par l’émotion de l’efflorescence de celles-ci : « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros brouillons dans les amas de pierres »[2]. Le soleil, comme cause de la lumière, permet les contrastes de couleurs et la multiplicité de leurs expressions. C’est ainsi que la notion d’archétype des couleurs perd son sens pour laisser place à la beauté de la perception toujours unique et renouvelée. La notion de création vient de cette dimension toujours inattendue que la luminosité peut donner aux couleurs.

            La lumière enrichit le réel en faisant des couleurs une notion jamais identique aux mots qui la décrivent. Elle agit comme une destruction des archétypes pour ouvrir les sens et la littérature sensuelle à la poétique. Si dans cette première description : « la mer [est] cuirassée d’argent », « le ciel bleu écru », et par suite « la campagne est noire de soleil »[3], c’est parce que la lumière du soleil révèle les couleurs selon une multiplicité qui dépasse l’aridité des archétypes. Ainsi, la lumière émise par le soleil donne aux couleurs une magnificence qui chatoie la sensibilité et dépasse la commodité archétypale du langage des couleurs.

            Le rôle du soleil et de la lumière s’accorde donc avec celui de la poétique chez Camus. En effet, si le langage conventionnel n’est pas en mesure de décrire la réalité poétique du monde et des couleurs qui en émergent, alors il faut avoir recourt à la poétique dans le langage, mais aussi recourir à un élément qui soit en mesure de donner cette dimension poétique au réel. Le soleil, et la lumière qui en émane, jouent ce rôle de tiers créateur et quintessentiel.

            Le soleil et sa lumière donnent une réalité poétique aux couleurs comme nous le soulignions. Et quand on parle de poétique, on touche à ce qui a rapport à l’émotion et à la sensualité. Dans l’univers camusien, profane et pourtant tellement empreint de cette idée que l’existence de Dieu serait préférable à son inexistence, la sacralité émerge du monde et de la beauté sans cesse renouvelée qui en émane. La sacralité est un naturalisme où le soleil et la lumière jouent les premiers rôles. Les couleurs sont ensuite la nourriture de l’esprit conscient. Le soleil montre l’endroit du monde alors que l’absurde en est l’envers.

 

II. Les couleurs, le sacré et l’âme.

 

            Dans le monde chrétien, peut-être encore davantage à son commencement d’ailleurs, l’esprit va contre l’idée de sacralité. En effet, la foi en Dieu et le sacré reposent sur une croyance qui doit renoncer aux justifications rationnelles. L’esprit s’oppose à la transcendance divine, dans la mesure où il fait preuve d’impiété s’il veut justifier rationnellement ce qu’il ne peut pas vraiment expliquer. La foi doit primer. Par ailleurs, l’esprit est aussi ce qui est communément opposé à la sensualité.

            Dans la terminologie camusienne, l’esprit et l’âme sont quelque peu différents. L’esprit analyse, tandis que l’âme est cette partie intangible de l’homme, qui est en mesure d’être émue par les sens et la beauté du monde.

            L’âme est donc, à la fois l’étranger à la foi et ce qui est ouvert à la sensualité. En effet, si l’esprit contredit la logique de la foi par la découverte de l’absurde et la sensualité par la compréhension rationnelle du réel, cela n’empêche pas l’âme de s’ouvrir à la beauté émanant de la sensualité et de considérer une nouvelle sacralité fondée sur les sens. Sorti du schéma inhibiteur chrétien, l’âme est en mesure de s’accorder avec les sens sur le plan esthétique et sensuel. La beauté revêt un caractère qui nécessite le chatouillement des sens à l’adhésion spirituelle. L’âme, contrairement à l’esprit, n’est pas l’intelligence qui cherche sans cesse à pousser l’analyse au point de se perdre. L’âme est bien plutôt la part de l’homme qui s’ouvre à la réunion avec le monde : « Il n’est pas toujours facile d’être homme, moins encore d’être un homme pur. Mais être pur, c’est retrouver cette patrie de l’âme où devient sensible la parenté du monde, où les coups du sang rejoignent les pulsations violentes du soleil de deux heures »[4], et un peu avant : « Cette union que souhaitait Plotin, quoi d’étrange à la retrouver sur terre ? L’unité s’exprime ici en termes de soleil et de mer »[5].

            Nous comprenons désormais que l’âme a une connotation religieuse particulière chez Camus. L’âme est en effet ce qui introduit à une nouvelle sacralité : celle qui naît de la beauté sensible. Partant de là, on se rend compte que dans la poétique camusienne, la lumière et les couleurs sont la pierre de touche cette nouvelle sacralité :

            « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros brouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils »[6].

            Les dieux sont ici ce qui permet l’émerveillement des sens de part la multiplicité. La lumière et les couleurs, en tant que toujours différents d’archétypes linguistiques et métaphysiques, sont une richesse toujours éphémère, car renouvelée à chaque instant. La lumière et les couleurs de l’instant sont toujours différentes des précédents et de ceux à venir. On voit d’ores et déjà que la richesse du monde et des couleurs qui le subliment, viennent de la perpétuelle différence et de l’absence d’identité à lui-même (et à elles-mêmes en ce qui concerne les couleurs).

 

III. Quand les couleurs émanent du monde, l’âme s’allie au monde.

 

            La nouvelle sacralité camusienne réside dans le fait que l’âme reconnaisse dans le monde quelque chose qui la satisfasse. C’est bien ce que fait la religion avec Dieu. Elle donne à l’âme, une transcendance qui satisfait un manque au sein de la vie sensible. Avec Camus, c’est bien plutôt le monde sensible lui-même qui nourrit la sensibilité et l’âme. Car on voit bien que les noces avec le monde regroupent la complexité de la sensibilité et de l’âme. L’âme se retrouve dans la réunion des sens avec le monde. Les sens comprennent la profondeur du monde qui dure face à la beauté de celui-ci. Les couleurs jouent les premiers rôles dans cette sacralité sensuelle, comme seule sacralité accessible à l’homme : « Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs »[7].

            Les couleurs sont l’âme du réel en tant qu’elles permettent à l’homme de trouver de quoi s’émerveiller de la beauté du monde. Sans métaphysique, le monde retrouve une sacralité de part sa beauté, fut-elle le fruit d’une contingence. La vue est le premier des sens qui ouvre à la sacralité profane du monde. Les autres sens continuent de nourrir la soif de multiplicité de l’âme humaine : «Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer »[8].

            Tout amour est inépuisable et soif de multiplicité infinie recherchée par les sens chez Camus. Les sens sont la voie d’accès directe à l’amour du monde, à sa tendre indifférence. La multiplicité révélée par la communion des sens avec le monde révèle la multiplicité des amours possibles et l’authenticité des amours multiples et éphémères. A la racine des sens, la vue constitue le pouvoir d’exalter les autres. Les couleurs sont le pouvoir de la multiplicité et de la plénitude retrouvée dans la création sans cesse nouvelle. L’amour ne peut être que multiple, car l’esprit ne pourrait se repaître d’une éternelle répétition. L’esprit est amour de la multiplicité retrouvée par les sens. Les couleurs sont à la beauté du monde ce que la vue est au reste des sens chez Camus. Le lexique des couleurs et de l’émerveillement devant des paysages baignés de couleurs, abondent dans ce sens.

            L’ensemble des sens se nourrissent de l’émerveillement suscité par la vue des paysages colorés. Bien sûr, les couleurs ne font pas tout, mais elles sont comme une propédeutique à l’exaltation du bonheur sensuel complété par les autres sens.

 

IV. Les couleurs donnent du sens à ce qui est éternel dans le monde : la terre, la mer, le ciel et le soleil.

 

            Le monde est éternel face à l’éphémère de la vie humaine. La terre, la mer, le ciel, et le soleil comme révélateur de la beauté, sont la cause du bonheur de vivre et du désir d’être éternellement jeune. La peur de la mort, dans cette sacralité athée et ce bonheur de vivre, vient seulement de la jalousie pour ceux qui la vivent alors que nous ne le pouvons ou ne le pourrons plus[9].

            Le rôle du soleil est primordial chez Camus, il permet de donner un sens esthétique au reste du monde. La beauté qui émane de la mer, du ciel et de la terre, est une beauté révélée par le soleil. Mais au fond de l’ensemble de ces éléments du réel, les couleurs révélées par le soleil ont une place tout aussi importante. En effet, le soleil et les couleurs sont associées à la vie et à ce qui lui donne sens : « Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l’espoir et des couleurs, j’étais sûr qu’arrivés à la fin d’une vie, les hommes dignes de ce nom doivent retrouver ce tête à tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l’innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin »[10]. Ce que dit Camus ici, c’est tout simplement que l’homme éprouve une nostalgie devant la fuite provisoire de la beauté du monde à la nuit tombée, à l’instar de la nostalgie qu’il éprouve lorsqu’il songe à la chute de sa propre vie vers la mort.

            Les contrastes des couleurs au sein des univers nocturnes et diurnes, rappellent à l’homme, par analogie, que sa vie aussi est un contraste à l’égard de l’éternité. « Point de vérité hors de la courbe des journées », disait Camus. Cela est vrai, les couleurs naissent et disparaissent dans un monde où les grands éléments sont éternels. La vie est éphémère et disparaît pour renaître ailleurs. Mais il n’y a que de l’éphémère, vie et mort se succèdent dans le monde : les couleurs et la vie sont perpétuelles multiplicités. La multiplicité n’est pas regrettable en soi, bien au contraire. C’est bien plutôt sa privation au terme du temps de l’existence qui inculque la nostalgie comme le pire des maux de l’esprit. Qui n’a jamais connu les couleurs du monde ne peut les regretter. Mais la conscience lucide de celles-ci, face au désir de ne jamais y renoncer, c’est ça qui ronge la vie humaine, et ce, davantage encore vers la fin de l’existence, comme Camus le montre si bien dans L’envers et l’endroit.

            Les couleurs, par la multiplicité qu’elles offrent au monde, contribuent à lui donner le caractère divin que Camus lui attribue. Mais si le monde de l’instant sans cesse renouvelé par les couleurs est divinisé par l’esprit à l’écoute de la sensibilité, le monde pensé dans sa temporalité, est souffrance. En ce sens, les couleurs et la multiplicité qu’elles offrent au monde, révèlent aussi le contraste de chaque instant face au temps dans le monde. Paradoxalement, les couleurs et le soleil, comme pierre de touche de la sensibilité, sont aussi ce qui dépasse la misère du monde dans sa conception temporelle : l’histoire. Le soleil et les couleurs révèlent donc autant la beauté du monde que l’horreur de la condition temporelle de l’homme au sein de ce monde. Camus ne dit pas autre chose dans l’envers et l’endroit, lorsqu’il dit : « La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma vérité »[11].

            Une nouvelle fois, ces mots expriment la contradiction de l’homme aux prises avec l’existence. Ce que le monde offre est contrasté par le caractère polymorphe de la misère (pauvreté, maladie, guerre, etc.) et réciproquement, la misère donne au soleil une suprême sacralité de l’instant sous le soleil de Tipasa. La beauté du monde, le soleil, la mer, et les couleurs sous lequel chaque instant se révèle selon une unicité toujours renouvelée, c’est ce qui rend la misère plus supportable. Mais c’est aussi ce qui permet de réaliser qu’en dehors du temps et de l’histoire, il y a quelque chose qui a un sens et construit un bonheur qui épouse la courbe des journées : le présent. Le présent est terre de vérité chez Camus. Mais c’est la jeunesse qui est l’âge d’or de la vie, la sagesse n’est jamais que la perpétuelle exaltation du présent. La vieillesse est le royaume de la nostalgie et du lendemain sans espoir, comme on le voit très bien dans L’envers et l’endroit. On comprend ainsi le mot de Nietzsche que Camus reprend dans Le mythe de Sisyphe : « Ce qui importe, ce n’est pas la vie éternelle, c’est l’éternelle vivacité »[12].

            Le présent est maximisé car l’avenir est pavé d’incertitudes qui sont néanmoins dirigées vers la promesse d’une condition humaine individuelle qui sombre dans la dégénérescence. En effet, la vieillesse est une perte de la vitalité jusqu'à l’extinction finale du corps, et de l’âme, désespérée de voir le corps l’abandonner. On comprend pourquoi Camus invoque, face à cela, l’exaltation du présent dans une éthique de l’existence maximisée par les sens. La mer, le soleil et les couleurs sont l’expression de cette exaltation. La multiplicité, c’est l’inverse de la mort et de l’ennui. Tant que la multiplicité vit, l’âme s’émerveille du monde et consume ses forces dans une éternelle vivacité. La vivacité, c’est la multiplicité. Les couleurs sont au sens, ce que la multiplicité est à l’existence.



[1] A. Camus, Noces, Noces à Tipasa, éditions Gallimard, p. 13.

[2] Ibid., p. 13.

[3] Ibid., p. 13.

[4] Ibid., L’été à Alger, p. 50-51.

[5] Ibid., p. 50.

[6] Ibid., Noces à Tipasa, p. 13.

[7] Ibid., p. 16.

[8] Ibid., p. 17.

[9] Ibid., Le vent à Djémila, p. 31.

[10] Ibid., p. 30.

[11] A. Camus, L’envers et l’endroit. [Paris], Gallimard, 1958., p. 14.

[12] A. Camus, Le mythe de Sisyphe : essai sur l’absurde. Paris, Gallimard, 1942.

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Auteur

Will Hunting

23-08-2011

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Les couleurs et la lumière dans l'éthique de la sensibilité chez Camus n'appartient à aucun recueil

 

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