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Le venin du papillon - Chronique

Chronique "Le venin du papillon" est une chronique littéraire mise en ligne par "Marcel Moreau".. Vous aussi, n'hésitez pas à proposer vos chroniques littéraires sur l'une de vos lectures.

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Le venin du papillon

 

Anna Moi, née à Saigon entre la fin de la colonie française et de l'arrivée des Américains au Sud Viêtnam, a été primée en mai dernier par le Jury du prix de littérature-monde pour son livre Le venin du papillon.

Ses nouvelles ont pour cadre le Viêt Nam contemporain, et sont de deux types : les unes montrent des situations décalées et humoristiques ; les autres partent d’un élément anodin pour aboutir à une dimension poétique, voire philosophique.

Ses romans, marqués par les thèmes de la destinée et des rites de passage, offrent plusieurs niveaux de lecture : les évènements historiques se croisent avec des réflexions sur l’art (soie laquée, sculpture) et un culte de la nature.

 Anna Moï considère les mots comme un matériau artistique, au même titre que le marbre pour un sculpteur, ou la peinture à l’huile pour un peintre. Elle a choisi le français, une langue qui lui garantit sa liberté d’expression.

Résumé.

Pendant une année de sa vie, Xuân caracole à travers une adolescence qui s’achève en accéléré, sur fond d’ère postcoloniale française et de guerre américaine, dans un pays qui pourrait être le Vietnam. Elle se joint à une bande incontrôlable qui s’adonne aux rodéos à moto dans la ville et à tous les excès : drogue, alcool, sexualité débridée. Loin du climat nostalgique propre aux réminiscences de la jeunesse enfuie, le ton à la fois caustique et sensuel, très tonique du récit le rend particulièrement attachant. Chez Anna Moï, la jeunesse a raison de tout, même des désastres historiques et des tragédies guerrières.

 

Extrait.

Immolation.

L’année où Xuân a vu ses nichons enfler, le moine s’est foutu le feu. Son torse est toujours un peu raplapla mais les deux petites bosselures commencent à se voir. C’est aussi l’année des hélicoptères, plein d’hélicoptères qui font grincer le ciel. Pour Xuân, il n’y a rien de plus patibulaire sur terre que ces machines volantes, avec leur côté kung-fu. Déjà, leur nom héroïque est bizarre : Chinook. Quand elle pose la question à Ba, il dit que cela vient des Chinook, des féroces tribus indiennes de l’Amérique du Nord. Certains les appellent des coup’-coup’ (les hélicoptères, pas les Indiens), et ce pour deux raisons, elle pense : la première à cause des lames de métal qui font coup’-coup’-coup’-coup’, et la seconde parce qu’ils coupent le vent en tranches. Leurs yeux de libellule-monstre greffés sur l’habitacle de camouflage reflètent une image grossissante de la terre, des gens en dessous, et de Xuân elle-même. Chaque fois que l’un d’eux tourne au-dessus de la maison, elle sort en trombe pour faire un salut de la main. Parfois le pilote le lui rend. C’est toujours un pilote américain, cela se voit à cause des lunettes de soleil importées. Là-haut, il ressemble à Dieu en personne, un dieu à lunettes.

Le moine s’est immolé un de ces jours de grande canicule où la température avait atteint les quarante degrés. Le goudron fondait comme du beurre. Les souvenirs fondent aussi. Au mieux, ils se gélifient sans jamais se compacter comme le goudron. On a beau les pétrir, ils restent en cloques. Il faudrait pouvoir les passer sous un rouleau compresseur et les aplatir en une feuille. Dessus, on pourrait écrire des nouveaux trucs. C’est vrai pour Xuân et c’est surtout vrai pour Odile, son amie française du lycée.

La mémoire est une vraie garce. Xuân veut raconter l’histoire d’Odile, mais elle n’arrête pas d’y incorporer des bouts d’autres histoires. C’est parce qu’elle est la fille de Ba, et Ba dit toujours, avec un certain mystère :

Notre temps est un temps de dynasties. Oublie la chronologie.

Cette formule ne fait que rajouter à la pagaille générale. Xuân se souvient du moine. De fait, il n’y a aucun moyen de le faire fondre dans l’oubli. Son auto-immolation a été diffusée en boucle à la télévision comme si quelqu’un avait voulu faire une très mauvaise publicité pour de l’essence. La belle-sœur du Président, qui joue à la Première Dame (le Président n’est pas marié), la Première Belle-Sœur, donc, a parlé de cet événement en disant : le spectacle du barbecue de bonzes.

Cette salope, dit Ba.

Xuân pouffe en entendant la déclaration de la Première Dame. Ils sont tous dans la Volkswagen. Là-dessus, une baffe atterrit sur sa joue. Ba met rarement des baffes. Cette fois-là, la gifle atteint la joue de Xuân sans qu’il se retourne vraiment, ni même qu’il la regarde. La seule autre fois où Ba l’a giflée est quand elle a soi-disant insulté son père à lui, son grand-père qu’elle n’a jamais rencontré. Pendant longtemps, ses traits lui étaient restés inconnus. Après la scission du pays en deux, la route du courrier avait été coupée. Finalement, quelqu’un avait réussi à récupérer, au Nord, une photo du grand-père et l’avait envoyée à une tante en Suisse, qui l’avait réintroduite clandestinement dans le Sud. La piste suisse s’explique par la neutralité de la Suisse. C’était le portrait d’un vieil homme aux cheveux blancs torsadés au sommet du crâne, aux joues très creuses, qu’on aurait dit sans dents.

Xuân avait dit :

Il a l’air si vieux, pourquoi il n’est pas mort ?

Et Ba l’avait giflée.

Maintenant, avec ses nichons qui pointent, elle se sent assez grande pour lui lancer un regard noir chaque fois qu’il perd son sang-froid. Elle partage avec lui une malencontreuse ressemblance. Le nez de ton père, le sourire de ton père, disent les gens. Certains ajoutent : le (sale) caractère de ton père. Les gènes forts se retrouvent dans la famille, jusqu’à cette cousine de Normandie que Xuân n’a jamais rencontrée bien qu’on la force à lui écrire des lettres tous les ans. Claudine lui a envoyé une photographie (c’est vrai, elles se ressemblent bizarrement, comme des clones éloignés), et Xuân en a envoyé une en retour, une photo qu’elle déteste, la seule autre option étant un portrait d’elle à sept ans avec une tête de vilain petit canard édenté. Ba était parfois trop occupé avec la Démocratie pour faire des photos. Certaines années, celles où il n’en prenait pas, on ne fêtait pas non plus les anniversaires et on ne distribuait pas de cadeaux.

Malgré les célébrations manquées, les membres des deux filles, Xuân et Thu, s’étaient allongés et leurs hormones grouillaient. Les corps des jeunes filles se gonflaient de petits seins et perdaient du sang au moment voulu, quoi qu’il arrive.

Les marqueurs étaient là, qu’on le veuille ou non.

La photographie jointe à la lettre envoyée à la cousine avait été prise pendant la fête d’anniversaire des onze ans de Xuân, dûment célébrés. Un moment de trêve dans la poursuite paternelle de la Démocratie. Des amis avaient été invités et on avait pris des photos. Le cadeau d’anniversaire était un vélo Peugeot assemblé localement. Sur cet abominable cliché, on voyait Xuân rigide sur son vélo, le sourire malhabile de qui n’était jamais monté sur un vélo. Ba venait juste de lâcher la selle qu’il avait tenue en courant à côté d’elle pendant près de cent mètres. Xuân avait senti la main la lâcher au moment où, terrifiée, elle passait près de Mae.

Regarde loin devant toi ! disait-elle.

Xuân percevait la présence de Mae, une silhouette floue quelque part sur sa droite.

Souris, souris ! disait Mae.

Ba avait enclenché l’appareil photo au préalable et Mae avait appuyé à la volée.

Ce cliché à vélo marquait un tel événement que son souvenir reste encore vif. Pas seulement à cause de la légèreté de son envol, mais aussi parce que enfin, elle s’était sentie à égalité avec les garçons du quartier qui la toisaient sur leur vélo.

Je ne suis pas monté sur un vélo avant d’avoir assez d’argent pour m’en acheter un, avait dit Ba, comme s’il parlait d’un acte héroïque.


 À Anna.

Bravo ! Je te remercie Anna pour ce roman nostalgique. Comme j’écris aussi, mais pas aussi bien que toi, je retiens seulement ton titre d’écrivaine et de romancière. Tu écris en français des histoires, dont la plupart prennent source dans ton pays natal, le Viêt Nam. Ce pays est le mien aussi.

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Point(s)

+8

Auteur

Blog

Marcel Moreau

09-06-2017

Auteur public

Anna Moï

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Le venin du papillon n'appartient à aucun recueil

 

Chronique terminée ! Merci à Marcel Moreau.

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