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Le Passager - Grande Nouvelle

Grande Nouvelle "Le Passager" est une grande nouvelle mise en ligne par "Jenny"..

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Le Passager

Fiction psycho-sociale Humoristique

 

 

 

 « Le monde est rempli d'honnêtes gens qu'on ne rencontre jamais. »

C. Régismanset

 

   Satanée journée ! Mon corps s’enfonçait sans grâce dans un affreux tapis neigeux que la météo avait annoncé à deux cents kilomètres. Suspicieuse, j’avais chaussé dès le matin mes moon boots en peau de phoque synthétique. Avec la poisse qui me collait aux basques, j’évitais de m’empêtrer dans des situations extrêmes. Me couvrir de ridicule, une paire de phoques aux pieds, n’était guère mon problème ; de toute façon, il tombait des flocons aussi gros que des œufs de cailles, ce qui prouvait que mon intuition était justifiée. Cette fichue neige m’affligeait au plus haut point et affectait mon humeur. Je savais pertinemment qu’aucun manteau blanc ne me réchaufferait ; il ne servait à rien d’essayer de m’en convaincre. D’ailleurs, qui prendrait cette peine ? Personne, on s’en serait douté !

J’exécrais l’hiver… il me le rendait bien. Glaçant ! Impossible de calfeutrer la moindre pensée sibérienne. Le froid s’engouffrait par chaque interstice, insensible à l’être transi. Abritée sous une épaisse doudoune, je bougonnais — la vie ne faisait pas de cadeaux, et je n’espérais plus depuis longtemps en voir tomber du ciel.

Non, ils ne tombaient pas ! Ils s’entassaient dans chaque boutique et les cueillir finissait par m’éreinter. Saleté de poudreuse ! J’étais bien punie d’avoir attendu la dernière seconde pour m’acquitter de mes ultimes corvées. Mes bras peinaient sous le poids des paquets que je traînais. Choisir pour d’autres ce que j’affectionnais et qu’ils n’aimeraient pas, me laminait. « Seule l’intention compte », c’est ce que je me répétais en boucle pour alléger le mal que je m’étais donné. Absurde ! Il fallait que je cesse avec ces inepties inventées par quelques bonnes âmes pour empêcher les autres de geindre. La poudre aux yeux n’était qu’un grand marché d’illusions. Le rêve, une aubaine pour dépenser son bas de laine.

Oui, j’abominais l’hiver ! Qui rimait avec vers… ah et vers où ? Même pas un indice à se mettre sous la dent ! Peut-être tout bêtement vers printemps qui rimait avec t’en fais pas. Oui, sans doute… les gens avaient toujours la manie de chercher midi à quatorze heures. Le seul objectif de l’hiver était forcément de nous faire miroiter le printemps. En attendant, le prince du temps, il se dorait la pilule à l’autre bout de la planète.

Je déposai dans mon coffre ma hotte goinfrée de son devoir accompli et démarrai prudemment ma Ka mobile. Alors que mes roues patinaient sur quelques plaques verglacées et que je m’échinais à braquer dans tous les sens pour éviter de faire la toupie. Un ours polaire ou un truc qui y ressemblait surgit quasi sous mes roues. Je pilai net et swinguai dangereusement. Je contre-pilai et finis ma danse dans les bras de l’ours suicidaire. Il se dégagea lestement et brandit son poing serré. Je manœuvrai pour lui échapper. Peine perdue. L’excité cognait désormais sur mon pare-brise fendu ! Il n’y avait qu’un fada qui déambulait au beau milieu de la circulation et, au hasard, c’est sur moi qu’il se couchait ! Il pouvait s’offrir l’Espace juste devant mon p’tit pot, eh bien non, il préférait s’attaquer au menu fretin ! Je respirai un grand coup, histoire de penser intelligemment. Que me voulait ce malotru ? Même en mal d’autrui, ce n’était pas une raison pour se vautrer sur ma Ka effarouchée. Furax, j’abaissai ma vitre, et bravant son regard de glace, je braillai : « Vous m’avez fichu la trouille, j’aurais pu vous écrabouiller ! »

Une voix éraillée lança des mots concassés – trop pressé le bougre. D’un geste prompt, je lui fis comprendre qu’il m’importunait. Pouah, il n’en avait cure et poussa sa voix au fin fond de mon habitacle. Promptement, je me reculai pour ne pas avaler le nez qu’il fourrait sous le mien. Sa bouche, désormais, s’approchait de mes lèvres qui fuyaient… La Ka cala, et l’autre en profita pour m’interpeller :

 Bonjour, je…

Eeeh, hurlai-je ulcérée, je vous interdis de violer mon intimité.

Calmez-vous, il ne s’agit que de mon nez. Désolé, mais j’ai l’impression que vous ne m’avez pas compris.

Que me voulez-vous ? tranchai-je pour lui couper la verve.

Ça fait une heure que je marche pour rejoindre la nationale, j’ai loupé mon train. Auriez-vous la courtoisie de me déposer un peu plus loin.

Plus loin, ça veut dire où plus loin ? Mon GPS ne connaît pas ce patelin et je ne suis guère de bonne compagnie ; je vous conseille de réquisitionner un autre véhicule.

Je suis frigorifié, c’est Noël, vous n’allez pas laisser un pauvre idiot mourir de froid… 

 

Marre que ça tombe sur moi ! J’abominais les imprévus et les inconnus encore bien plus. Il souriait, humectait ses lèvres du bout de la langue et se soufflait sur les mains pour dégourdir ses doigts qu’il pétrissait. Je restais sur mes gardes, soucieuse du danger qu’un Hercule pouvait représenter pour ma Ka. Ses yeux d’un gris bleu scrutaient les miens à la recherche de l’humanité que je camouflais. Il crispa sa mâchoire carrée, contrarié par ma mine figée. Gagné, il semblait renoncer. Il tapota mon capot et, d’un geste sec, m’invita à m’éloigner. Je remontai ma vitre, soulagée de m’en être tirée à si bon compte. L’œil rivé sur mon rétro, je le vis remonter toute une file de véhicules et cogner ici et là sans plus de résultat. La neige collait sur le pare-brise et redoublait d’intensité. « Sale temps », songeai-je ! Le feu passa au vert puis à l’orange. La voiture noire derrière la mienne klaxonna et une blonde agita une main agressive. « Eh merde ! » Sans réfléchir, je quittai mon véhicule et criai à l’inconnu déjà loin : « eh vous là-bas… revenez ! » Hercule me reconnut. Il hésita puis courut, glissa, se releva, recourut et pris place auprès de son gros sac. Dans ma Ka !

« Merci », me dit-il, essoufflé et les doigts complètement engourdis. Bonne âme, je la jouai sociable :

 Vous n’avez pas de gants ?

Si mais je les ai perdus.

Ah, c’est drôle comme les hommes perdent toujours leurs gants. Chaque Noël, j’en offre au moins une paire à quelqu'un.

Ah vraiment, c’est une excellente idée de cadeau.

Vous trouvez ? J’ai horreur de sortir par ce temps pour me taper la corvée des achats de Noël. Enfin, vous savez ce que c’est…

Pas vraiment, je n’ai plus de proche famille et j’évite de m’attacher.

Je suis désolée. J’ai aussi tendance à me protéger.

Oui, j’ai vu votre malaise. Vous m’avez bien surpris.

Ce que je voulais dire, c’est que moi aussi j’évite de m’attacher.

Ne vous inquiétez pas, je vais tâcher de me faire oublier.

C’est gentil, je ne m’attacherai pas ainsi ! Vous avez le sens de l’ironie. Vous comptiez allez loin par ce sale temps ?

J’espérais rentrer chez moi, à Angou...

Angoulême ? Poitiers-Angoulême à cette heure-ci et sans gants… quelle inconscience. Eh bien, on peut dire que c’est votre jour de chance ! Avec un léger détour, c’est sur ma route.

Vous êtes ma bonne étoile alors, et probablement la seule de toute cette foutue année ! Vous rejoignez votre famille ?

Oui, on peut le traduire ainsi, enfin si j’y arrive. Et vous, un réveillon de prévu ; une amie qui vous attend avec une pile de cadeaux au pied du sapin ?

 

Il esquissa un franc sourire et se passa la main droite derrière l’oreille. Enfin, il secoua la tête et scrutant ma réaction, souffla : « pas que je sache ! » Je fis mine d’ignorer sa réponse sibylline. Probablement encore un de ces séducteurs qui aimait jouer avec tout ce qui portait jupons et ne ressemblait pas à un laideron. Les yeux rivés sur la route, je me concentrais pour demeurer impénétrable. Je n’étais pas d’humeur à jouer au chat et à la souris et me félicitais de porter ma parka zippée de bas en haut. Ses chaussures et son bas de pantalon étaient trempés ; sans tourner la tête, je positionnai le chauffage vers les pieds. Un homme enrhumé, c’est rapidement mort et celui-là peinait à se réchauffer. À quoi pouvait-il songer ? Il ne parlait plus, moi non plus. Mille questions traversaient mon esprit, mais les lui poser l’aurait intrigué. Il n’était rien, ne faisait que passer sur le siège du passager ; l’interroger ne serait qu’inquisition futile. À la curiosité féminine, je préférais de loin l’observation. Poser des questions liait la conversation et je ne souhaitais pas établir de liens. Pourquoi ne parlait-il pas ? N’était-ce pas à lui d’alimenter la discussion par courtoisie. Encore un de ces hommes peu enclin à fournir le moindre effort pour dialoguer. Communiquer, la base de toute relation, mais dans notre situation, il ne s’agissait pas de relation ! Il était mon passager, ma bonne action de Noël ; rien de moins, rien de plus. Il faisait nuit noire et je respirais le même air que celui d’un sombre inconnu. Un frisson glacial parcourut violemment mon échine, un accès d’angoisse m’envahit et des scénarios abominables défilèrent par fragments. Face au danger, ne jamais se laisser dominer par ses peurs ; ne jamais, jamais… règle numéro un du guide – comment ne pas psychoter. Règle numéro deux, contrôler son rythme cardiaque en respirant – len-te-ment.

 « Sans indiscrétion, vous vous rendez avant ou après Angoulême ? »

 Je sursautai ! Mauvais, très mauvais comme réaction, je devais me reprendre, de nouveau respirer, oui – respiiire – je savais me défendre. J’avais du verbe et un cerveau ! D’une voix tonitruante, je répondis : « C’est indiscret, en effet ! »

 

Je l’avais déstabilisé : un point pour moi ! Son visage se figea et instantanément, il croisa fermement les bras. Il se tut, la bouche soudée. Un rictus de contrariété creusa dangereusement ses traits. Mauvais, très mauvais. Ne jamais irriter l’ennemi, je le savais pourtant. Quelle conne ! Dire que j’avais relu ce guide de survie, l’été dernier, juste avant de faire ma virée des Châteaux de la Loire. Je savais pourtant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Au diable la générosité quand ça vous mène en enfer. Soudain, il décroisa ses bras et bruyamment fourragea dans son sac. D’un œil furtif, je tentai de voir ce qu’il cherchait. Le pire était à venir. Le questionner permettrait de me rassurer, mais risquait de lui rappeler ma présence. Je pris le parti de feindre l’indifférence. Immobile, je me cramponnais sur mon volant. Zen, total contrôle de la respi-ration.

 Hercule, la tête plongée au fond du sac poussait des grognements sourds. Il cherchait ce qu’il ne trouvait pas. Son baluchon était bien aussi profond qu’une grotte. Plus que quelques secondes et, fatalement, il allait remettre la main sur… « oh my God » !

Il se redressait, il l’avait – re-trouvé !

Zen, res-piii-ra-tion…

 

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Blog

Jenny

24-12-2012

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Le Passager appartient au recueil Biblio-Roman-Nouvelles

 

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