Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

Le bol - Nouvelle

Nouvelle "Le bol" est une nouvelle mise en ligne par "Laurence Massonnet"..

Venez publier une nouvelle ! / Protéger une nouvelle

 

 

Le bol

 

Je descends les escaliers un peu au radar. J’ai un goût de sang dans la bouche, un goût de métal et c’est désagréable. Il n’est pas tard mais déjà trop ou pas assez car j’entends la radio couiner en bas. Cela veut dire qu’il est déjà levé. Cela veut dire qu’il n’est pas encore parti travailler. Si les marches ne grinçaient pas, je remonterais mais… Avec un peu de chance, il sera dans la salle de bain, il ne m’aura pas entendue, alors je rebrousserai chemin sur la pointe des pieds. Un parcours du combattant pour discrets ces lames d’escalier. Je tends timidement le cou hors de la cage… Je n’ai jamais eu de chance. Il est là. Il est tellement là que la pièce paraîtrait presque exigüe. Il soutient mon regard. Non, il le fouette. Il le fouette sans ciller. Chez lui rien d’autre ne tremble que moi. Moi qui suis un peu à lui, un peu chez lui, une pas grand-chose logée nulle part. Il dit :

« - Ma pauvre fille, t’en fais une gueule ! Tu croyais pas voir mézigue ce matin hein ? T’as levé ton gros fion trop tôt, pas de bol ! »

Je ne dis rien. Pas de bol, non, à part dans le placard. Un gros bol avec une inscription écrite en rose la plus chanceuse. Le café a le goût amer de l’ironie. Il enchaîne :

« - T’es de plus en plus grosse en plus ! Grosse et con comme une vache ! Putain mais qu’est-ce que j’ai bien pu te trouver ? »

Il s’arrête le temps de piquer du nez dans son bol Le meilleur. Je reste bloquée devant la casserole d’eau qui bout. Je sens des larmes monter. Des larmes sèches. Ce doit être une vague d’émotion. Il n’y a plus d’eau dans mes yeux. J’ai tout pleuré. Avant pourtant j’étais une belle femme, on me le disait souvent. Mais il avait dit T’es maquillée comme une voiture volée on dirait une pute ! alors j’avais cessé de me maquiller. Moi je n’ai rien contre les prostituées, ce ne doit pas être simple tous les jours mais l’entendre me répéter ça en boucle…cela m’avait soumise. Désormais, il avait raison, j’étais devenue laide. Je m’étais laissée aller, aller simple en enfer. La bouche tombante, les commissures aigries, le visage vide. Je verse l’eau dans mon bol. Je pense dans mon bol j’ai pas d’bol et comme c’est très bête cela me fait rire, enfin sourire. Mon regard s’attarde sur ma robe de chambre, hideuse, défraîchie… Je suis en phase. J’ouvre le tiroir pour prendre un couteau. Merde plus un couteau à bout rond, que des « qui piquent » comme je les appelle, des couteaux à viande. Je n’aime pas ces couteaux qui piquent, ils me font peur. Tant pis, il faut bien couper son pain. En fond, la radio décrète : « Jour de chance pour les verseaux, vos objectifs iront droit au but ! » … Ah bon ?...

Je me risque à aller à table. Je me risque à le rejoindre. Il regarde son magazine télé à la page des mots croisés. Il s’acharne toutes les semaines sur un nouvel exercice et ne trouve en moyenne que deux mots de quatre lettres. En général toujours les mêmes car dans Jourtélé, ils ne se foulent pas les neurones pour renouveler leur stock de mots et de définitions. Il a l’impression que ça le rend intelligent. Si seulement ça ne le rendait pas plus stupide. Peu de chances puisqu’il ne supporte pas que je participe à la résolution de ses grilles. Peut-être les garde-t-il pour en tapisser son cercueil ? Une éternité pour résoudre le mystère en trois lettres : À l’occasion vulve, gros ou abruti.

L’éternité serait-elle suffisante ? J’en doute. Il lève les yeux vers moi et je sens la violence du verbe derrière ses lèvres contractées. Ses yeux sont noirs comme ceux des requins. Je ne comprends pas. Le regard de squale c’est le regard des soirs de beuverie. Un squale matinal ? Je ne comprends pas et je n’ai pas le temps de comprendre qu’il se lève en bousculant la table.

« -Tu m’dégoûtes ! » qu’il balance en s’éloignant vers la cuisine tandis que mon café tangue dans mon bol remué. Ça déborde un peu. Je n’ose pas bouger. Je n’ose même pas essuyer cette petite mare de café. Il y a tellement d’années que je n’ose rien.

Il ouvre le tiroir des couverts et hurle :

« -Bordel mais tu fais quoi de tes putains de journées ma pauvre fille ? T’engraisses ton cul de baleine ? T’es même pas foutue de laver des couteaux connasse ! » Et il part comme un fou vers le salon. Je me dis que lui aussi préfère les couteaux à bout rond. Ça nous fait au moins ça en commun. Je l’entends ouvrir les portes du vaisselier et fouiller frénétiquement dans les couverts en argent ceux de Noël. Et puis là je perçois un ricanement et dans la seconde qui suit un bruit de verre brisé. Ce n’est pas un verre, ni deux. C’est quoi ? Un miroir ! Sept ans de malheur !  Je me lève comme un automate. J’aimais bien mon miroir même si ce que j’y voyais ne me plaisait pas. Je m’approche et le vois avec une statuette à la main. Sur le mur, le miroir éventré n’a d’allure que son cadre. Sur le sol gisent les éclats de verre et le projectile : un de mes bibelots. C’est l’éléphant en jade sans sa trompe, cassée net. C’est idiot mais je pense oh je peux la recoller. C’est idiot oui car il me balance maintenant mon chien chinois en faïence bleu. Je le reçois dans l’épaule et il explose contre le chambranle de la porte irréparable ! Je ne crie pas, même pas mal !

« -T’as toujours été qu’une pauvre femme de ménage alors ramasse salope ! »

Et il s’empare de la geisha, celle-là pèse son poids, tandis que je fuis vers la salle à manger et que vole la délicate japonaise à deux doigts de ma tête.

Je cours me cacher derrière l’épaisse table en chêne. Ton café va être froid. Pas de tartine ce matin cocotte. Voilà ce que je pense alors qu’il déboule hirsute dans la salle à manger. Je dis hirsute alors qu’il est presque chauve ! Je ne sais pas, c’est le seul mot qui me vienne : Hirsute. La salle à manger est séparée de la cuisine par un bar. Il le contourne et ouvre à nouveau le tiroir à couverts. Décidément ! Tout va tellement vite que je ne songe même pas à crier ou appeler au secours alors même qu’il lance un couteau. Je supplie juste :

« - Tu vas me tuer, arrête ! Pense à Lennie ! »

Lennie c’est Hélène, notre fille, la plus jeune, dix-sept ans. Elle a dormi chez une copine hier soir. La plus grande est partie, s’est enfuie, il y a longtemps. Il l’avait menacée de la passer par la fenêtre un soir. Ce n’était pas sa fille, juste la mienne… Il vomit :

« -Lennie s’en branle de ta gueule ! C’est pas une mère qu’elle a Lennie, c’est une serpillère ! Tu l’emmerdes Lennie ! T’emmerdes tout le monde ! »

Et les couteaux pleuvent sur la table. Une pluie de « qui piquent ».

Cette fois je hurle. Hurle dans le vide :

« - Tu vas me tuer ! »

C’est la pleine campagne. À la rigueur je vais peut-être déranger une vache ? Entre ruminantes on se comprend ! Prim’Holstein à la rescousse ! Meuh !

« -Mais qu’est-ce que tu crois que j’essaie de faire hein vieille folle ?!!! » Qu’il crache en fouettant l’air d’un hachoir.

Et puis, je ne sais pas exactement. J’ai dû prendre un couteau tombé à côté. J’ai dû le lancer sinon comme expliquer ce silence. J’ai entendu un petit choc mat, un hoquet et un bruit d’affaissement. J’ai dû rester immobile sous la table un long moment ou un instant. Imagine qu’il t’attrape et te plante un « qui pique » entre les omoplates ! Je me relève et je vois un pied qui dépasse. Il est assis contre le meuble bas de la cuisine. Celui des casseroles. Il est blanc comme un linge avec du sang qui coule. Je pense enlever les taches de sang sur du linge blanc ça va être coton ! Encore une fois, c‘est idiot de penser ça. Il a raison, je ne suis vraiment pas finaude. D’ailleurs je ne comprends pas comment il peut se retrouver là avec un couteau fiché en plein dans l’œil ! En plein dans le mille. Ça ne peut pas être moi, j’ai toujours très mal visé et je n’ai jamais eu de bol…

 

Elle se réveille en sursaut. Le réveil affiche sept heures et quatre minutes. Elle demeure un instant à regarder s’égrainer les secondes puis s’assied sur le bord du lit. La nuit a été difficile, pleine de réveils et de rêves confus. Elle voudrait démêler sa tête de cet enchevêtrement d’impressions, de sensations engluées dans sa torpeur. Impossible. Elle se lève et enfile son peignoir.  

Elle descend les escaliers un peu au radar. Elle a un goût de sang dans la bouche, un goût de métal et c’est désagréable. Il n’est pas tard mais déjà trop ou pas assez car elle entend la radio couiner en bas. Cela veut dire qu’il est déjà levé. Cela veut dire qu’il n’est pas encore parti travailler. Si les marches ne grinçaient pas, elle remonterait mais… Avec un peu de chance, il sera dans la salle de bain, il ne l’aura pas entendue, alors elle rebroussera chemin sur la pointe des pieds. Un parcours du combattant pour discrets, ces lames d’escalier. Elle tend timidement le cou hors de la cage… Elle n’a jamais eu de chance…

Partager

Partager Facebook

Point(s)

+11

Auteur

Blog

Laurence Massonnet

12-07-2017

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Le bol n'appartient à aucun recueil

 

Nouvelle terminée ! Merci à Laurence Massonnet.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.