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La Mule de velours verte à talon... - Grande Nouvelle

Grande Nouvelle "La Mule de velours verte à talon rouge I" est une grande nouvelle mise en ligne par "pleoj(Joël)".. Rejoignez la communauté de "De Plume En Plume" et suivez les mésaventures de Mme de Tencin, la comtesse de Saulx, le chancelier d'Aguesseau et cie...

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LA  MULE  DE  VELOURS  VERT  A  TALON  ROUGE

Grande Nouvelle

  La comtesse de Saulx, riche veuve fort riche, enfermée dans sa chambre, disparaît pour toujours aux yeux de ses gens. Un seul problème : il n'y avait pas d'autre issue dans la pièce…Il faudra toute l'intelligence de la célèbre dame de Tencin pour démêler l'écheveau de cette intrigue.

 

                                                                                 

 Que Dieu nous protège de l’équité des parlements.

 

                                                                                                                                    Adage parisien           

 

 

 

 

      - Marie-Catherine, pour l’amour de Dieu, ouvrez ! C’est moi, votre tante.

      La porte de la chambre fut enfoncée. Personne. Elle avait disparu. On ne retrouva près de son fauteuil favori qu’une de ses pantoufles, une mule de velours vert à talon rouge. C’est tout.

 

 

      C’est la nuit encore dans ce petit matin de janvier au château de Lux. Pas un bruit, pas un souffle ; rien que le murmure de la Tille au milieu du grand parc enneigé.

      Des rives sablonneuses de la rivière, poudrées de blanc, à un arpent à l’est, on distingue, prise dans une sorte de carcan végétal, presque une forêt, une bâtisse fort étrange. Imaginons une façade moderne et élégante flanquée d’antiques tourelles, se traînant tant bien que mal sur la gauche vers un fouillis de bâtiments disgracieux, que scellerait un gros donjon médiéval, fierté de toute la famille. Et pour faire bonne figure, jetons ici et là sur le terrain, devant le monstre, une ou deux grosses tours rescapées de l’enceinte disparue.

      Voilà pour le château de madame la comtesse de Saulx, dont l’architecture était aussi embrouillée que la tête de sa propriétaire ; c’est du moins ce que l’on pensait de cette pauvre veuve dans cette région reculée de Bourgogne, ainsi que me le rapportait encore récemment mon excellente amie la marquise de Créquy.

      Personnage étrange aux allures ténébreuses, aux passe-temps occultes et mystérieux, la comtesse avait des habitudes farouches. On n’aurait pu lui prêter de liaisons suspectes, certes, mais le pays s’étonnait qu’elle n’eût aucune amitié connue ; pis encore, qu’elle fût en froid depuis si longtemps avec toute sa famille, négligeant jusqu’à ses enfants et petits-enfants. Surtout, ce qui épouvantait les paysans du village, c’est qu’elle disparaissait de chez elle des semaines entières, à l’insu de ses gens, sans que personne ne l’eût vue sortir, et sans qu’on pût s’imaginer ce qu’elle était devenue ! Pour réapparaître soudain comme par enchantement dans ses appartements, l’air naturel, avec les mêmes habits qu’on lui avait connus huit jours plus tôt ! On entendait alors, rapportaient avec effroi ses domestiques, retentir la sonnette impatiente de sa chambre, que l’on savait pourtant vide. Aussi les villageois ne manquaient-ils pas de se signer les rares fois qu’ils la croisaient sur le grand chemin menant à l’église, lorsqu’elle daignait se souvenir qu’elle était à la tête d’une baronnie.

      Six heures ce matin-là donc quand les premières lueurs des bougies s’activent derrière les grandes fenêtres couvertes de givre. Point d’angoisse dans toute la maison, car l’on sait Madame chez elle. La veille au soir, un samedi, elle s’est retirée tôt dans sa chambre après avoir renvoyé ses femmes, ne souhaitant point encore se déshabiller : elle y pourvoirait toute seule, pour peu qu’on lui laissât deux bougies sur la table près du grand fauteuil.

      Sept heures maintenant : un serviteur monte à sa chambre pour y porter des braises et redescend  tout aussitôt terrorisé :

      -  Un malheur, un malheur est arrivé !

      On n’en tire rien d’autre, si ce n’est que mademoiselle d’Aguesseau gît morte dans l’antichambre de Madame.

      Les deux femmes de la comtesse, plus dégourdies, se précipitent en haut de la tour pour retrouver la morte… ressuscitée ; de corps du moins, l’esprit s’étant quelque peu attardé là-haut :

       - Oh, mon Dieu, mon Dieu, le diable, c’est le diable ! hurle la vieille fille, le visage tuméfié.

       Les deux femmes se regardent étonnées. Il n’y a rien à attendre de cette espèce de demi-folle que Madame loge par compassion, sinon par intérêt. Etendue sur le parquet, tenant fortement serré dans la main droite un cordon de sonnette qu’elle a arraché, ainsi que le procès-verbal l’établira plus tard, la pauvre femme n’arrive plus à se redresser.

       Elles ont bien ri intérieurement tout d’abord de voir une demoiselle d’Aguesseau, la propre tante de Madame ! , vautrée ainsi sur le sol, en camisole de lit, coiffée de nuit et les jambes à l’air. Elles s’inquiètent bientôt pourtant, non pas de ses propos incohérents, on y est  habitués, sa réputation d’idiote étant alors tout à fait établie, mais de la véhémence qu’elle y met :    

      - Mon Dieu, j’ai eu si peur, si peur !  

      Et s’il était arrivé malheur à madame la comtesse ?

      La plus jeune des femmes gratte poliment à la porte de la chambre. Rien. Pas un bruit. Elle gratte une nouvelle fois. Toujours rien. Aussi, comme l’heure avance et que Madame va être en retard à la messe, il faut agir. La clef étant dans la serrure de leur côté, elles se hasardent à tourner doucement le bouton. Peine perdue ! Le soir avant, leur maîtresse a fermé de l’intérieur la lourde porte aux verrous, elles ne s’en souviennent que trop bien !

      - Madame, veuillez ouvrir s’il vous plaît ! risquent-elles. Vous allez être en retard à la chapelle.  Madame ?

      La comtesse de Saulx s’opiniâtre dans son silence. Alors la peur l’emporte. On frappe, et  rudement, on tambourine même, et des pieds et des mains, on crie, on hurle : la pièce reste silencieuse, quand notre demeurée s’arrache une partie des cheveux qui lui reste, roule des yeux à faire peur, tout en tordant ses mains jaunâtres :

      - C’est le diable, le diable, je vous dis !

      Il faut aller chercher de l'aide à l’extérieur, car on ne peut décidément compter sur les gens de la maison. Le curé, le bailli seigneurial et les gens d’importance sont tôt rassemblés dans l’antichambre de Madame et tout ce beau monde, après avoir dûment constaté que la porte de la comtesse est bien verrouillée, résout de recourir à la force, non sans une ultime tentative de la demi-folle :

      - Marie-Catherine, pour l’amour de Dieu, ouvrez. C’est moi votre tante !

      Toujours rien.

      On écarte la tante sans ménagement et ces messieurs s’encourageant tous ensemble enfoncent la porte…

       - Et vous prétendez, mon cher abbé, qu’on ne l’a jamais revue depuis ! Voyons, voyons !    interrompit madame de Tencin qui s’était levée pour servir elle-même le chocolat à ses invités, elle aura dérogé et rejoint tout simplement quelque amant en province !

      L’abbé Trublet ne se laissa pas… troubler. Il connaissait les saillies de la maîtresse de maison, plus caustique que véritablement  malveillante. Son salon était célèbre dans l’Europe entière et l’on aurait tué pour être invité à l’un de ses fameux mardis. Tout Paris aspirait à faire partie de sa Ménagerie, car ses Bêtes, ainsi qu’elle appelait ses habitués, étaient toujours assurées de son amitié fidèle. Et quand on est sœur d’un ministre d’État…

      - A son âge, vraiment, vraiment,  Alexandrine !

      Il s’arrêta net, il avait failli être grossier. Son hôtesse aussi avait plus de soixante ans et bien que cernée par la graisse et les rhumatismes, elle gardait ce charme, cet attrait qu’on lui avait toujours connu. Il paraissait même qu’elle était restée très verte…

      Il se rattrapa de justesse :

      - C’est son frère, le chancelier d’Aguesseau lui-même qui l’a affirmé un jour à madame de Créqui : disparue ! Et il y a plus de dix ans de cela.

      - Et qui a hérité de sa fortune puisqu’elle était veuve ? demanda une demi-ruine à la face lunaire, engoncée dans un fauteuil près de la cheminée.

       Le vieux Fontenelle, presque un siècle à lui tout seul et distrait jusqu’ici, comme toujours quand il ne s’agissait pas de son intérêt, reposa le magot de porcelaine avec lequel il jouait sur la petite table en laque de Chine, prit sa tasse  et enchaîna :

       - Elle avait des enfants, voire des petits-enfants, non ?

       - Je me suis renseigné, répondit Trublet, charmé que son histoire captivât son auditoire. L’aîné étant mort à vingt ans, il lui restait trois fils : une nullité de lieutenant général, mais bon au déduit – cinq enfants déjà et peut-être d’autres en route ! –, un marquis célibataire qui compte pour beurre et surtout l’archevêque de Rouen, bientôt cardinal si l’on en croit les rumeurs. Fort heureusement le pape Benoît est en bonne santé, sinon…

      -  Nicolas, ne raillez point Sa Sainteté. Vous savez qu’il est pour moi comme un second père. Je lui écris chaque semaine et j’ai l’orgueil de prétendre qu’il me répond. Vous reprendrez bien une tasse de chocolat mon cher académicien ! ajouta-t-elle pour marquer une pause.

      Fontenelle, qui ne perdait jamais contenance, tendit sa tasse. « Que ne ferait-elle pour son frère ? » songeait-il en examinant un tableau de Boucher sur le trumeau blanc et or de la cheminée. N’était-il pas essentiel pour un ministre d’Etat, et de surcroît cardinal, d’avoir le soutien du pape quand, pour s’élever, on voulait pourfendre les déviances de toutes sortes, et la pire de toutes, le jansénisme ? « Avec Alexandrine, rien n’est jamais simple. Comme son tableau. Le Foyer pastoral,  rien que cela ! Une jeune paysanne, légèrement vêtue, qui vient  proposer des œufs à un berger assoupi près d’un moulin abandonné ; le tout chaperonné  d’un cupidon joufflu et des conques de Vénus. La friponne ! »

      L’abbé Trublet lui aussi connaissait bien la dame et ses frasques. Il ne se laissa pas non plus abuser par le nouveau rôle qu’elle interprétait : mère de l’Église, elle ! , qui avait abandonné  autrefois son enfant sur le bas-côté de Notre-Dame. Pas de chance, le bébé avait survécu, grandi en force et venait de publier le Traité de Dynamique que l’Europe entière nous enviait ! Mais peu étaient au courant des origines quasi romanesques du grand d’Alembert ! Et surtout pas eux deux, du moins officiellement.

      - Très bon ce chocolat, reprit Trublet.  En fait, les fils de la comtesse de Saulx n’ont eu droit à rien !    

      - Et pour quelle raison ?

      - Je ne sais s’il vous en souvient, Alexandrine, mais l’année suivant la mort de la comtesse, son frère, le chancelier d’Aguesseau, fit passer quelque amendement au Parlement qui modifiait dans tout le Royaume les lois en vigueur sur les testaments et les donations. Ce fut une pure coïncidence bien sûr, mais il se trouva qu’il hérita de tous ses biens.

      - Comme il avait déjà hérité vingt ans auparavant de toute la fortune de leur mère, car il avait fait signer à sa sœur un document où elle renonçait à tout, même à sa légitime, ajouta madame de Tencin avec un grand sourire. Ce n’était pas très difficile pour lui, il était alors procureur général au Parlement de Paris. Je le tiens de feu le cardinal Dubois qui le renvoya finalement à sa province. Il ne l’aimait pas beaucoup.

      « Contrairement à elle », pensèrent en même temps ses deux Bêtes, dont les amours avec le principal ministre de l’époque étaient parfaitement connues. Décidément, il était dit que cette diablesse aurait toujours une information d’avance sur le commun. Mais elle ne connaissait certainement pas le détail de l’affaire…

 

 

 

      La porte avait cédé avec fracas. Sur le chambranle, on distinguait nettement les blessures du bois dues aux gonds arrachés, à la gâche de la serrure éclatée ; seul restait intact le crampon du loquet intérieur, marque dérisoire d’une protection avortée.

      Sur le parquet de la chambre de la comtesse, en ce petit matin, les bottes crottées du bailli, du curé et de tout un monde alléché à l’idée de pénétrer la sphère intime d’une dame. La déception fut vive. Point de cadavre, point de table de toilette ni de siège percé, point de vêtements affriolants, point de livres grivois, point de livres du tout d’ailleurs ni d’écritoire, excepté un vieux numéro des Nouvelles ecclésiastiques sur la table de chevet. Pis ! Sur un côté de la muraille nue, un grand crucifix, horrible avec son christ grimaçant, les deux bras levés vers le ciel. Il faisait face à deux portraits sévères : les parents d’Aguesseau. Ajoutons un grand fauteuil enfin, près d’une petite table, devant un lit à baldaquin dont le drapé fatigué avait été rapiécé. Voilà pour la curiosité.

      - Et vous dites que vous l’avez entendue fermer aux verrous la porte de sa chambre, demanda soudain le bailli dont la raison refusait l’évidence.

      - Oui, répondit l’une des femmes de la comtesse, juste après qu’elle nous a renvoyées, car elle ne voulait pas se déshabiller encore.

      - Elle voulait le faire elle-même plus tard, renchérit l’autre, qu’on s’est demandé comment que madame allait faire pour se délacer de son corps piqué et surtout qu’est-ce que Madame allait faire toute seule dans sa chambre à coucher où qu’y a aucun livre, ni rien de ce qui faudrait pour écrire !  Madame ne lisait et n’écrivait presque jamais d’ailleurs,  ni ne recevait personne et…

      - C’est bien, cela ira. Et vous, Mademoiselle, n’avez-vous rien remarqué ?

      La tante d’Aguesseau eut un sursaut. Elle ne s’attendait pas à ce qu’on lui adressât la parole. Elle ne répondait rien. Aussi le bailli insista-t-il :

      - Vous vivez là dans l’antichambre de votre nièce. Pourquoi avez-vous tiré le cordon de la sonnette durant la nuit ou peut-être ce matin ?

      -  Je ne sais pas, je n’ai rien entendu, je n’ai vu personne. Je dormais et puis après j’ai eu si peur, si peur. Je ne sais plus, du rouge, du rouge partout, je crois, le diable, c’était le diable je vous dis.

      A la mine perplexe du bailli, le curé de Lux se hâta d’intervenir :

      - Mademoiselle d’Aguesseau a dû faire un cauchemar, elle s’est blessée à la tête en tombant sur le sol. Il lui faut du repos pour recouvrer ses sens… qu’elle ne recouvrera pas, si vous voyez ce que je veux dire, ajouta-t-il à voix basse à l’intention du bailli.

      - Je vois, je vois, fit ce dernier. Il convient d’examiner la chambre maintenant. Il doit y avoir une autre issue. Cette disparition est impossible.

      Mais la pièce ne présentait aucune autre issue ou passage secret, ainsi qu’on l’attesta dans  le procès-verbal :

 

      … C’était une tourelle du château qui formait les parois de cette chambre. Elle était éclairée par une seule croisée garnie de barreaux très solides et très serrés. La cheminée, suivant l’ancien usage, était barrée dans le tuyau par une double croix en fer. Cette même chambre était sans cabinets, sans issue et sans aucune autre ouverture que la fenêtre grillée,  la cheminée barrée et la porte d’entrée dont cette étrange personne avait eu soin de pousser les verrous…

 

      « Comment une si grande femme de cinq pieds quatre pouces avait-elle pu s’évaporer sans qu’il en restât rien ? », voilà la question que tous se posèrent et que l’on se posa encore longtemps dans le pays.

      L’état de la chambre intriguait tout autant. Rien n’était dérangé. Le lit n’avait pas même été défait : la courtepointe était en place, les coussins bien disposés et les courtines de serge verte soigneusement attachées aux quenouilles.

      - Les bougies !  s’exclama soudain l’une des deux femmes de la comtesse.

      - Hé bien, qu’ont-elles de si particulier ces bougies ? interrogea le curé, surpris qu’on pût  porter tant d’intérêt à un objet si commun.

      - On les a placées hier soir sur la petite table près du fauteuil avant de souhaiter la bonne nuit à Madame. Quelqu’un les a soufflées au milieu de la nuit !

      - Comment le savez-vous ?

      - Elles étaient neuves et à regarder leur mèche, on voit qu’elles n’ont pas dû brûler pendant plus de trois heures.

      - Regardez ce que j’ai trouvé près du fauteuil !

      L’un des notables du bourg exhiba fièrement sa trouvaille, comme d’une sainte relique :

      - Une des mules de la comtesse…

  

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pleoj(Joël)

24-02-2015

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La Mule de velours verte à talon rouge I appartient au recueil Les Aquatiques

 

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