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La loi des chocs doux - Histoire Courte

Histoire Courte "La loi des chocs doux" est une histoire courte mise en ligne par "Mathi=U"..

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06 octobre 2006, 21 heures trente.

Il sort de l’immeuble. Short, tee shirt technique, chaussures de running. Petite foulée, pas chassés, quelques flexions. Le corps se réveille. La silhouette de la voisine, les yeux de son chien ; « Bonsoir » à peine murmuré. Beaucoup de silence et peu de lumière, serpe tranchante de la lune et froid, un peu. Dans cinq minutes, ça ira mieux. Sous les lampadaires son ombre croisée l’accompagne un instant puis s’efface. Le souffle se stabilise, devient régulier. A mesure que le corps s’habitue à l’effort, l’esprit s’évade. Ça ne l’arrange pas. Il préférerait se focaliser sur ses jambes qui se déplient, la mécanique de ses articulations. Tout autour, la nuit, plus de contour, plus de limite. L’obscurité s’infiltre et se mélange à celle de ses pensées. Noires. Il accélère un peu. Là-haut sur un balcon, le point rouge d’une cigarette. Lui court mais sa vie boîte. Qu’est ce qu’il lui manque au juste ? Un travail qui le passionne ? Des amis ? Il en avait pourtant. Il arrive au bord du lac. Pas envie de penser. Pas envie de plonger dans la spirale. Il accélère encore. Le rythme de sa respiration, le bruit de l’eau. Musique minimaliste. Comme celle du temps qui passe. Pour rien. Il se sent seul. Sa vie, la routine de sa vie, son inutilité. Ses poings se serrent et des douleurs s’éveillent. Souffle court, transpiration. « jusqu’à l’arbre à fond ». Il s’élance, accélère, accélère. Ferme les yeux sous l’effort.

 

Choc. Douleur au ventre, au genou. Les mains saignent. Il entend la roue d’un vélo qui tourne dans le vide et quelqu’un par terre, qui gémit.

 

 

XXX

 

20 juillet 2010, 23 heures cinq.

On est à la fin du repas, la table est passablement encombrée. Et terriblement sale également, un vrai champ de bataille ! Quelle idée aussi de manger avec des baguettes… Mais Julie a été très ferme sur ce point : « si on mange chinois, on mange comme les chinois ! » Il lui faudra demain assumer sa détermination….

 

D’autant que des entorses aux usages, il y en a quand même eu un certain nombre. Pas sûr que le pékinois moyen débute son diner par quatre tournées de pastis bien tassées. Pas sûr non plus que la coutume du trou normand ait voyagé jusqu’à la lointaine Asie…Mais passons sur ces écarts, l’important n’est pas là. Le riz cantonnais était délicieux, le canard laqué fondant et on a bien rigolé.

 

Surtout quand Jérôme a tenté d’expliquer, à sa façon, la formation des trous noirs dans l’univers. Sa théorie est absolument fascinante : d’après lui, ces objets astrophysiques sont des condensés d’idées noires d’origines humaine, végétale, animale et extra-terrestre. Chaque pensée déprimante crée une substance spécifique extrêmement volatile, qui a la capacité de s’extraire de la gravité et de voyager dans l’espace sidéral. Par un effet encore mal connu, ces « déprimites » se rejoignent en quelques points précis et quand leur concentration devient trop importante, il se créé alors une sorte de bucher négativiste qui attire à lui tous les éléments positifs – par exemple la matière, base de la construction – pour les détruire. Il serait par exemple dramatique que l’orbite terrestre croise un jour la trajectoire d’un trou noir : plus les deux corps se rapprocheraient, moins les hommes auraient ne serait-ce que le désir d’échapper à la catastrophe…

Sur ce, il a levé son verre pour que cela n’arrive jamais et a surtout vivement conseillé à la tablée d’éviter toute déprime, susceptible de conduire l’humanité à sa perte.

 

_T’es marrant avec tes théories, mais quand les idées noires te tombent dessus, il n’y a pas grand-chose à faire. Tu as beau leur dire que tu n’en veux pas, elles ne te lâchent pas si facilement….

_Je te reconnais bien là, Thierry, tu as un remarquable esprit scientifique ! Mais tu oublies l’Amour…

_Quoi l’amour ?

_L’Amour avec un grand « A », celui qui élève l’Homme vers les hautes sphères de la félicité… J’ai d’ailleurs une autre théorie là-dessus, encore plus intéressante. Quand j’y pense, ce n’est même plus une théorie : depuis le temps que je la vérifie, c’est devenu une Loi !

 

Jérôme est debout maintenant, il tient son public en haleine. Son corps longiligne est tendu, de la pointe des pieds à l’index droit qu’il pointe en l’air, à la manière d’un prophète qui assène ses vérités. Ses cheveux châtains et bouclés qui descendent en pagaille sur les épaules et surtout son tee-shirt floqué du portrait de Gaston Lagaffe tendent à le décrédibiliser, mais il compense par son regard, intense, flamboyant. Jérôme est un acteur né, il adore se mettre dans ce genre de situation. Et quelle imagination, quel sens de la répartie ! C’est bien simple : il a réponse à tout. La semaine, il troque son tee-shirt fantaisie et son jean fatigué contre un costar-cravate et parcourt la région pour refourguer sa camelote : il s’agit pour le moment de matériel de laboratoire pour l’industrie chimique, mais cela pourrait être n’importe quel autre produit : c’est la vente qui l’intéresse, le baratin subtil des négociations commerciales.

 

Assis devant lui sur le banc en bois, sous le saule, Julie et Thierry observent le spectacle avec un regard amusé. Ils se sentent bien, là, dans leur jardin, à écouter les théories tordues de Jérôme, bercés par une brise légère. Ils se sentent juste heureux, en phase. Il se dégage de ce couple une sérénité rare, une impression de solide, de stable. D’apaisé. C’est aussi pour cela que Jeanne, Luc, Jérôme et les autres aiment tant se retrouver ici, dans ce petit havre de paix. Clara et Sébastien, nouveau collègue de Julie, y mettent les pieds pour la première fois. Ils n’ont encore pas pleinement perçu l’ambiance si particulière de ce jardin. Pour le moment, ils sont suspendus aux lèvres de Jérôme, qui ménage ses effets.

 

_Vas-y Jérôme, accouche, c’est quoi cette Loi ?

_D’accord, Thierry, écoute bien. Je suis persuadé que dans deux minutes, ta propre expérience viendra une fois de plus valider mon hypothèse : « de l’intensité de la première rencontre, dépend la qualité et la longévité de toute relation sociale »

_…

_…

_Tu ne veux pas développer un peu, là ? A mon avis, personne n’a rien compris…

_Bon, prenons un exemple : tu rencontres quelqu’un pour la première fois, d’accord ? On te présente, tu serres la main, tu dis bonjour et là, à ce moment précis, il passe une sorte de courant entre vous. Tu le regardes dans les yeux quelques secondes de plus qu’à l’accoutumée, juste de quoi t’en souvenir, ou alors la pression de la poignée de main est plus forte que d’habitude… Ce sont des petits signes, il faut être très attentif. Et bien tu peux être certain que tu seras amené à revoir la personne avec qui ce courant a été échangé ; votre relation prendra du volume, de l’épaisseur. Vous n’allez pas nécessairement devenir amis, mais il y aura une relation forte et durable entre vous. Par contre, s’il ne s’est rien passé de spécial, si aucun courant ne vous a traversé, tu peux être sûr que cette personne ne dépassera jamais pour toi le stade de « connaissance ».

 

S’ensuit un tôlé. Non, on ne peut décemment pas laisser Jérôme dire n’importe quoi. Il faut du temps pour construire une relation, tout le monde le sait. La confiance se gagne lentement, à petits pas. Il est courant que les premières rencontres ne soient pas significatives. De toutes les protestations qui s’élèvent, c’est celle de Clara que l’on entend le mieux. Elle explique qu’elle n’a pas eu à proprement parlé de relation avec sa sœur jusqu’à l’âge adulte, mais qu’elles se sont depuis bien rattrapées. Sébastien acquiesce : leur complicité est proche de la fusion.

 

_Stop, attendez ! Je ne vous demande de ne pas être d’accord ou pas avec ma théorie, je vous demande de me dire si elle se vérifie. Pour ta sœur, Clara, on ne peut pas vraiment savoir, tu es bien obligée de l’admettre…. Qui peut me dire qu’il n’y a pas eu une étincelle le jour où vous vous êtes rencontrées ? A quel âge peut-on vraiment dire que vous vous êtes rencontrées ? Non, cette situation est clairement hors du champ de ma Loi universelle…

_Ah ben ça, c’est facile… Si toutes les situations sont hors du champ, ta théorie ne vaut pas un clou….

_Mais non, Jeanne, pas « toutes les situations »… On enlève juste les relations familiales, d’accord ? La plus évidente, en fait, c’est la relation amoureuse. Je vous propose de faire un petit tour des couples ici ce soir et vous allez me dire comment vous vous êtes rencontrés. Je suis sûr et certain qu’il s’est passé quelque chose à ce moment là, quelque chose de pas ordinaire. Et je ne parle pas uniquement du fameux « coup de foudre », qui est l’illustration parfaite de ma loi… Non, cela peut être un petit détail, mais dont vous vous souvenez quand même… J’appelle ça un « choc doux ». Allez-y, racontez-moi vos « chocs doux »…

 

 

Sous le saule, Julie laisse lentement reposer sa tête contre le torse de Thierry. Le sourire amusé qu’il sent grandir irrésistiblement sur son propre visage, il le voit également se dessiner sur celui de sa moitié. Il lui caresse tendrement l’épaule, en silence, mais il doit maintenant se mordre l’intérieur des joues pour ne pas éclater de rire. Il parvient tout de même à se pencher vers elle et lui glisser à l’oreille :

 

« Pour nous, c’était plutôt un choc dur, non ? »

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Mathi=U

29-07-2014

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La loi des chocs doux n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Mathi=U.

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