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L'Espace n'attend pas, dit le ca... - Grande Nouvelle

Grande Nouvelle "L'Espace n'attend pas, dit le capitaine" est une grande nouvelle mise en ligne par "Donald Ghautier".. Rejoignez la communauté de "De Plume En Plume" et suivez les mésaventures de Igor, Marjanna, Ackerman, Sister, Tiburce et cie...

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L'Espace n'attend pas, dit le capitaine

Igor va découvrir le métier du transport spatial, sous les ordres du capitaine Ackerman et à bord du yacht galactique ODIN. Le voyage vers la nébuleuse d'Orion va se révéler plus compliqué que dans les prospectus de l'agence de voyages KSTA.

I/ Igor cherche du travail

Igor entra au bureau de placement de Paris-Est. Il y avait foule ce lundi matin, et pas que du beau monde, vu le nombre d’avachis sur le sol. La situation économique était morose et beaucoup tentaient leur chance dans l’espace. Encore fallait-il en avoir les qualifications. 

 

Igor prit son ticket holographique et resta debout. Du haut de ses deux mètres et des poussières, avec son crâne chauve, ses gros sourcils et sa carrure de déménageur breton, il inspirait le respect et pacifiait son voisinage immédiat. Son physique lui avait beaucoup servi dans son précédent emploi d’homme à tout faire d’un comte excentrique : il n’avait pas eu besoin de casser trop de têtes, hormis les paparazzi trop curieux, ni d’user de sa force herculéenne pour satisfaire les demandes de l’aristocrate. Les deux hommes s’étaient bien entendus durant une cinquantaine d’années, avant qu’Igor ne décide de prendre le large et de changer de vie. Il fallait dire, à sa décharge, que la lassitude venait vite quand on devait servir un maître immortel et qu’on était aussi affublé de cette tare génétique. Igor avait fini, au bout d’un demi-siècle, à ne plus supporter les délires lysergiques du comte, ses orgies avec des succubes vulgaires et encore moins les caprices puérils de ce gamin vieux d’un millénaire. 

— Comte Donaldo, je commence à fatiguer de vos excentricités, avait avoué le colosse.

— Ne me gonflez pas avec vos états d’âme, Igor. Je m’amuse comme je veux. Vous devriez prendre modèle sur moi, parce que nous devons supporter nos contemporains jusqu’à la fin des temps. Et elle n’est pas annoncée pour demain.

— Je vous l’accorde, ils ne sont pas faciles mais vous encore l’êtes encore moins. J’en ai marre de rattraper vos sales coups et d’arrondir les angles avec le voisinage.

— Igor, vous faites ça très bien, je vous le concède. Ce qui vous manque, c’est la dimension esthétique de la vie. Vous restez un triste sire. Je savais que chez vous, dans les Carpates, ce n’était pas la fête tous les jours mais quand je vous vois, j’ai envie de pleurer.

— Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, comme vous.

— Ah non ! Vous, c’est plutôt le bâton dans le cul.

 

Au seul souvenir de cette pénible conversation, Igor serra les dents. L’aristocrate, en enfant gâté de la noblesse française, l’avait une fois de plus poussé à bout. Malheureusement pour lui, ça avait été la fois de trop, la goutte d’eau inutile dans le vase des contrariétés. Résultat : Igor lui avait mis une branlée mémorable puis avait jeté son tablier aux orties.

 

Igor sortit de la séquence souvenirs. Son numéro venait de s’afficher en trois dimensions dans la salle d’attente et il était convié à rejoindre un conseiller pour l’emploi. Le colosse s’approcha du bureau indiqué puis posa son auguste séant sur une ridicule petite chaise.

— Numéro quatre-vingt-huit, je présume, lui dit le fonctionnaire d’une voix de fausset.

— Exact.

— Nom, prénom, dernier emploi, qualifications.

— Grigoriev, Igor, majordome au château du comte Donaldo à Orsay, management de petit personnel et sécurité des environs.

 

A ce stade, l’agent du bureau de placement, un gras du bide standard, chaussa ses grosses lunettes et regarda Igor droit dans les yeux.

— Vous n’êtes pas sans savoir que trouver un travail décent est compliqué de nos jours.

— Je suis au courant. 

— Que cherchez vous exactement ?

— A partir loin d’ici. Un poste dans l’espace serait parfait.

— Il faut être extrêmement qualifié.

— Je sais. 

— Bon. Je vais vous poser quelques questions et nous verrons bien quelles sont vos chances.

 

Igor soupira. Il n’avait pas été longtemps à l’école. Sa seule éducation avait été acquise sur le terrain, pendant plus d’un millénaire. De champs de bataille dans l’Europe dévastée en villes crépusculaires, il ne pouvait pas se targuer d’être compétent en autre chose que briser des rotules, défoncer des diaphragmes ou énucléer des yeux. Seul son passage chez le comte Donaldo l’avait ramené sur une voie plus pacifique, moins orientée bastonnade et guérilla urbaine. Il en avait profité pour lire des chefs d’œuvre de la littérature mondiale et se civiliser un peu. De brute épaisse, il était devenu un majordome guindé, au physique certes pas facile, mais cultivé et poli. Le soudard s’était fait diplomate et avait usé de ses compétences linguistiques, acquises auparavant dans les tavernes et les bordels de campagne, pour assurer la riche vie sociale de son précédent employeur.

— Combien de langues terrestres parlez vous ?

— Une quinzaines, du roumain, ma langue natale, au chinois en passant par l’arabe, l’anglais, l’allemand, le français et d’autres. Dois-je vous en faire la liste exacte ?

— Plus tard, si nous poursuivons. Savez vous manier des armes ?

— Oui. A peu près tout ce qui peut tuer n’a pas de secret pour moi.

— Avez vous un dossier militaire en ce sens ?

— J’ai été mercenaire.

— Parfait. Combien de temps ?

— Huit cents ans.

 

Igor ne fut pas surpris de la réaction du fonctionnaire. Il y avait peu d’immortels en ce bas-monde et leur présence sur Terre étonnait toujours le quidam de base. Et puis, aucun être humain doté de l’immortalité n’aurait supporté la fonction publique plus d’un siècle. Il serait certainement devenu fou avant ou alors, comme le racontaient les légendes occidentales, il se serait muré dans son propre logement, tel Vlad le Borgne ou Nikko le Sensible.

— Mais il fallait me le dire depuis le début, hoqueta l’agent de placement, une fois remis de ses émotions. Vous êtes donc un immortel ?

— J’en ai bien peur.

— C’est génial ! Vous êtes mon premier. 

— J’en suis heureux pour vous.

— Ne le prenez pas mal. On a peu d’occasions de sortir dans mon métier et la misère du monde est notre quotidien. Où êtes vous né ? Laissez-moi deviner ! Dans les Carpates, j’ai raison ?

— Vous avez atteint la cible en plein dans le rouge.

— Vous n’êtes pas de nature vampirique au moins ? Je ne pose pas cette question innocemment, mais parce que j’ai une idée de poste en tête et que les vampires n’ont pas bonne presse en ce moment.

— Non. Mon immortalité est génétique.

— Avez-vous le vertige ?

— Pas vraiment. Je suis né en montagne, souvenez vous.

— Cela ne veut rien dire. Si vous saviez, moi je suis né à Brest et j’ai peur de l’eau.

— Je n’ai pas peur des sommets, de l’eau, du feu, de la foule et ne suis pas allergique au beurre de cacahuète. 

— Vous êtes un dur, un tatoué.

— En quelque sorte, oui. Quel est le job ?

— Vous allez adorer. Une compagnie de tourisme spatial organise des croisières extra-galactiques pour une clientèle riche. Elle recherche des personnels capables de gérer le yacht pendant les phases de stase et les périodes de bond temporel. Seuls les immortels et les humanoïdes le peuvent. Mon contact, le capitaine Ackerman, est lui-même un hybride, moitié humain et moitié machine. Il préfère mixer son équipage avec les deux espèces. Vous êtes d’accord pour le rencontrer ?

— Plutôt deux fois qu’une.

II/ Bienvenue aux ressources humaines 

Le fonctionnaire tint parole. Igor reçut une convocation pour un entretien d’embauche. La société KSTA, via sa direction des ressources humaines, le recevrait le jeudi après midi, en ses locaux de Paris-Beaubourg. Igor se renseigna au préalable sur son possible futur employeur : il ne trouva rien de louche chez KSTA, un consortium domicilié sur l’astéroïde Cérès, ayant changé de raison sociale une dizaine de fois en trois cents ans et pourtant considéré comme une valeur sûre des croisières spatiales. Certes, KSTA affichait de piètres statistiques en termes de perte de navette mais elles concernaient les voyages bon marché, ceux réservés aux plébéiens en mal de sensations. Igor, pour sa part, était convoqué pour un job au sein de la filiale de luxe, propriétaire des yachts interstellaires et dédiée à une clientèle riche.

 

Igor quitta la ruche à midi. Il habitait, grâce à un piston de son ami Grigor, dans un logement social, au sein du très surpeuplé treizième arrondissement de la capitale française. Ce type d’habitation ressemblait plus à un ramassis de conteneurs désaffectés qu’à une belle structure hexagonale comme on les décrivait dans les livres d’histoire, au temps où les abeilles existaient encore. Il partageait son tube de fer blanc avec une triplette de chinois, la famille Li. Papa Li réparait des ordinateurs pour la firme Tong tandis que Maman Li fabriquait des nems à la chaîne dans une usine à manger des frères Tang. Quant à Petit Li, il suivait une scolarité studieuse dans un établissement public de la rue de Tolbiac, en vue de devenir un jour manager dans une entreprise de chaussures. Les Li appréciaient la présence d’Igor. Ce dernier les protégeait des nombreux malfaisants et professionnels du racket, trop présents dans le quartier. Le colosse des Carpates en avaient déjà occis une bonne demie-douzaine. Il supposait que Maman Li les avait recyclés dans sa production alimentaire, selon son principe favori « rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme ». En remerciements pour cette protection, Papa Li avait aidé Igor dans ses recherches sur KSTA et Maman Li lui avait concocté un excellent gâteau à base de boyaux de chat, une recette ancestrale à Shanghai.

 

Après une heure et demie de transports en commun, temps de débrayage syndical et de pause café inclus, Igor arriva à destination. Les locaux de KSTA semblaient nettement moins neufs que sur les photos. Le personnel d’accueil confirmait la tendance. Entre la standardiste fanée et l’agent de sécurité maigrichon, il y avait de quoi se poser des questions sur les critères d’embauche. Après une cinquante minutes de retard sur l’horaire prévu, une petite bonne femme rondelette se présenta dans la salle d’attente, la main tendue et le sourire préfabriqué.

— Monsieur Grigoriev, je présume ?

— Oui madame. En personne.

— Lucette Michaux, responsable du recrutement chez KSTA France. Je vous propose de venir avec moi au troisième étage où vous rencontrerez directement le capitaine William Ackerman. Vous passerez un rapide entretien avec lui puis je vous emmènerai en salle de tests pour des simulations.

— Très bien. Je vous suis, madame Michaux.

 

Durant le court trajet, Lucette Michaux reluqua Igor sous toutes les coutures, sans vergogne et avec une pointe de curiosité déplacée. Le colosse roumain n’en avait cure : il était habitué à cette situation et l’attribuait souvent à son physique hors normes. Dans les faits, le comte Donaldo lui avait pourtant expliqué à de nombreuses reprises, Igor provoquait soit la peur soit l’excitation. Lucette Michaux appartenait sans conteste à la seconde catégorie, celle des femmes attirées par la constitution généreuse d’Igor. En plus, le qu’en-dira-t-on accentuait la tendance par des rumeurs sur la sexualité débridée des immortels, leurs performances orgiaques et leur goût immodéré pour les pratiques interdites. Igor, en garçon bien élevé, sourit à la recruteuse, provoquant sans le vouloir la pâmoison de la dame. Heureusement pour lui et pour la morale bourgeoise, l’ascenseur ouvrit ses portes à ce moment précis et un jeune homme gominé fit son apparition. Lucette Michaux parut un peu déçue mais reprit ses esprits.

— Monsieur Grigoriev, je vous présente Anatole Palsambleu, notre psychologue.

— Enchanté, monsieur Palsambleu, dit Igor en lui broyant la main.

 

Le trio se dirigea vers la salle de réunion dédiée aux entretiens d’embauche. Lucette Michaux proposa aux deux hommes une tasse de café ou de thé, selon leur humeur. Anatole Palsambleu demanda un moka-crème, le genre de breuvage réservé aux grands-mères cacochymes et aux présentateurs télé du siècle précédent. Igor déclina l’offre, malgré l’insistance de Lucette Michaux et de son sourire aux mille dents. Une fois la dame partie en quête du breuvage d’Anatole Palsambleu, ce dernier entama la conversation avec Igor.

— J’ai lu dans votre dossier que vous avez travaillé longtemps avec le comte Donaldo. On raconte de nombreuses histoires à son sujet.

— Elles sont fausses.

— Je ne vous ai pas encore dit lesquelles.

— Je vous écoute mais sachez qu’elles sont erronées ou issues des fantasmes de ses ennemis.

— On parle de soirées sataniques, avec de vraies succubes, venues des entrailles de la Terre.

— Et quoi d’autre ?

— Sa sexualité serait, paraît-il, tellement débridée que tous ses voisins sont cocus et que le nombre de divorces dans son quartier est quatre fois plus élevé que la moyenne nationale.

— C’est tout ?

— Je vous passe les pratiques sodomites dont il serait friand, avec les femmes et les hommes.

— Eh bien, monsieur Palsambleu, vous êtes mieux renseignés que je ne le pensais. Je ne peux ni infirmer ni confirmer vos dires, vous comprendrez aisément pourquoi.

 

Le psychologue afficha un sourire complice, du genre « je le savais. » et n’insista pas. Igor en conclut que sa stratégie de réponse avait fonctionné à merveille. Elle avait été mise au point par le comte Donaldo lui-même, pour les nombreux cas où Igor devait répondre à des questions tendancieuses. Son avantage était double : d’abord, elle permettait un futur déni, sous le prétexte de la confidentialité des rapports entre employé et employeur, ensuite, elle constituait un sacré bon coup de publicité pour l’aristocrate, toujours à l’affût de chair fraîche pour ses orgies. 

 

Lucette Michaux siffla la fin de la récréation en revenant avec un plateau chargé de tasses et de viennoiseries.

— Messieurs, je viens de croiser le capitaine William Ackerman. Il nous rejoint dans cinq minutes, le temps de régler des affaires en suspens. J’espère que vous avez eu le temps de faire plus ample connaissance. C’est important dans notre métier, surtout pour la partie psychologique dont monsieur Anatole Palsambleu est le spécialiste.

 

Il n’y avait pas besoin de boule de cristal ou de madame Irma pour comprendre les relations tendues entre la petite femme ronde et son collègue gominé. Visiblement, Lucette Michaux n’appréciait pas Anatole Palsambleu et ce dernier le lui rendait bien. Igor se demanda même si Lucette n’avait pas mis du cyanure dans le moka-crème d’Anatole. La scène prêtait à rire : Igor était debout, forçant de ce fait et sans le vouloir, ses interlocuteurs à ne pas s’asseoir et assistant à une conversation artificielle entre deux professionnels du recrutement. Lucette Michaux et Anatole Palsambleu épuisèrent rapidement le catalogue des clichés et des lieux communs, prenant Igor à témoin sur des sujets de cour d’école ou de maison de retraite. Le colosse roumain commençait déjà à regretter les chinoiseries de Papa et Maman Li quand ils se disputaient.

Heureusement, le salut vint du héros tant attendu, le légendaire capitaine William Ackerman.

— Alors Lucette, toujours à se crêper le chignon avec mon coupeur de cheveux préféré, scanda une voix de stentor. Faites quand même attention à ne pas défaire son brushing. Il en a besoin dans ses soirées mousse au Duke, sur les Champs-Élysées.

Igor se retourna et admira le style du nouveau venu, un homme grand, viril, presque aussi balafré que lui et au regard bleu acier. Le genre qui avait vu exploser des étoiles et mourir des peuplades.

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Blog

Donald Ghautier

09-09-2015

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L'Espace n'attend pas, dit le capitaine n'appartient à aucun recueil

 

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