Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

L'énergie de vie - Nouvelle

Nouvelle "L'énergie de vie" est une nouvelle mise en ligne par "Mathi=U"..

Venez publier une nouvelle ! / Protéger une nouvelle

 

 

L'énergie de vie

 

-          Tu aurais dû annuler, Philippe. Crois-tu vraiment que nous l’aurions mal pris ?

-          Non, Sylvain, ce n’est pas ça. Après tout nous sommes amis n’est-ce pas ?

-          Bien sûr. Evidemment, voyons !

-          A la fois ça tombe mal que notre soirée avec Gilles soit prévu ce soir, et chez moi de surcroit, mais en même temps… Cela peut me faire du bien de vous voir.

-          Dans ce cas, c’est différent. Mais surtout, n’hésite pas à nous déloger dès que l’envie t’en prendra. Nous sommes des gens civilisés –enfin, en tout cas, je me considère comme tel. Pour Gilles, c’est à voir… Nous n’en avons pour le moment aucune preuve formelle…

-          Certes. S’il l’était effectivement, il aurait la décence d’arriver à l’heure !

 

Philippe esquissa un quart de sourire. Houspiller Gilles était devenu avec le temps une habitude bien ancrée entre Sylvain et lui. Cela serait encore plus drôle si l’intéressé était arrivé, mais rien n’interdisait un petit échauffement. Cependant, aujourd’hui, le cœur n’y était pas et il sentait bien qu’il avait répondu plus par automatisme que par envie. Ses pensées avaient du mal à se fixer sur des futilités. Et tellement de choses lui semblaient futiles. Sylvain lui toucha doucement le coude

 

-          Hum ? Oh, excuse-moi. Tu m’as parlé et je n’ai pas réagi, n’est-ce pas ?

-          Ce n’est pas grave, Philippe. Je me demandais juste si tu avais prévu quelque chose à grignoter. Dans le cas contraire, je peux m’en occuper, je connais un bon traiteur qui livre rapidement.

-          Bon sang, je manque à tous mes devoirs d’hôte. Mais sincèrement, oui, je veux bien que tu nous commandes quelque chose. Je règlerai la note, bien sûr, mais là, je n’ai pas le courage de m’en occuper. Ce que je vais faire par contre, c’est aller à la cave nous chercher une bouteille de vin. Ça, c’est dans mes cordes.

 

La sonnette retentit alors que Philippe hésitait encore un Pouilly fumé et un Sancerre. Sylvain alla ouvrir.

 

-          Ah ! Sylvain ! Tu as été embauché comme groom ? Dans ce cas, il te manque l’uniforme ! Le petit calot t’irait à ravir, sais-tu ?

-          Bien le bonsoir Gilles. Qu’as-tu inventé cette fois-ci pour justifier ton retard ? Tu as percuté un sanglier ? Tu es tombé en panne d’essence ?

-          Rien de tout ça ! Figure-toi que je suis parfaitement l’heure ! Mais où est notre hôte ?

-          A la cave, il nous choisit une bouteille. J’en profite d’ailleurs pour te dire : Philippe a été informé il y a quelques heures de la mort d’un de ses amis. Il est très touché mais n’a pas souhaité annuler.

-          Mince ! Et qui était-ce ?

-          Il ne m’a pas dit son nom mais je ne pense pas que nous le connaissions.

-          Un ami de Philippe que nous ne connaitrions pas ? Voilà qui est surprenant !

-          C’est vrai. Cela m’a étonné moi aussi. Mais je l’entends qui remonte de la cave. Entre donc Gilles, à ton âge, ce n’est pas prudent de rester dans les courants d’air.

 

Après avoir foudroyé Sylvain du regard, Gilles se dirigea d’un pas vif à l’encontre de Philippe et le saisit par les épaules avant même de le saluer. C’était touchant de les voir ainsi, Gilles tout en angle, en nerf et en vitalité, fixant de son regard bleu perçant un Philippe sans énergie. D’habitude jovial et heureux de son sort, il dégageait ce soir-là une profonde tristesse, un abattement, que son physique bonhomme – léger embonpoint, calvitie naissante – rendait presque pitoyable.

 

-          Toutes mes condoléances, Philippe.

-          Merci Gilles. C’est gentil. Cependant, je n’ai pas envie que ce décès plombe la soirée. Parlons d’autres choses si vous le voulez bien.

-          Comme tu voudras.

-          Oui, ce sera le mieux. L’émotion risque de m’emporter. c’est trop frais pour le moment…

 

Les yeux de Philippe devinrent subitement flous. Il soupira discrètement, avec un mouvement d’épaule avant de se secouer :

 

-          En parlant de frais, vous préférez le Sancerre ou le Pouilly fumé, je n’ai même pas réussi à me décider…

-          Je vote pour le Sancerre ! Gilles, j’en suis sûr, s’occupera du côté « fumé » avec ses horribles petits cigares !

-          Attaque vil et gratuite, cher Sylvain, d’une bassesse qui ne te grandit pas. Mais soit, allons-y pour le Sancerre et je vais effectivement m’allumer un cigare. Na !

 

Les trois amis s’installèrent sur le canapé d’angle. Alors que Gilles déroulait son cérémonial de fumeur – tâter sa poche intérieur droite, puis la gauche, extirper la boîte métallique, se relever, chercher un briquet du bout des doigts dans la poche de son pantalon, se rassoir, se relever aussitôt, aller chercher un cendrier au fond de la pièce, sortir un cigare de la boîte, le remettre, en prendre un autre, … - Philippe ouvrait la bouteille et en servait trois verres qu’il déposa sur la table basse. Sentant que personne ne poserait la question rituelle, il le fit lui-même, du ton le plus léger qu’il réussit à prendre :

 

-          Alors ? A quoi allons-nous trinquer ?

-          Ma foi… Dans ces conditions, c’est assez difficile… Sylvain ? Une idée ?

-          J’ai bien une idée, et même un semblant d’histoire qui va avec, mais je me demande si elle est bien appropriée.

-          Il y a-t-il des trépas dans ton histoire ? Si c’est le cas, tu pourrais t’abstenir …

-          Il y a en a un Gilles, en effet, mais au final, il s’agit plutôt d’une ode à la vie, ou plutôt une ode à l’« énergie de vie ».

-          Tu fais aussi dans le concept fumeux ? Je pensais que c’était la spécialité de Philippe !

-          Ne te laisse pas impressionner par ce vieil hibou, Sylvain et raconte nous donc ton histoire. En tant qu’hôte, j’ai le pouvoir de décision ! Nous allons donc trinquer à l’« énergie de vie », c’est tout à fait ce qu’il me faut !

 

Sur ce, le traiteur sonna à la porte, Philippe s’en chargea pendant que Gilles fumait, confortablement installé sur le canapé en cuir. Sylvain se leva souplement et vint se placer devant la baie vitrée où Il contempla sans y penser le jardin soigneusement entretenu. Comme à l’accoutumée, flegme et élégance se dégageait de sa silhouette élancée, mais aujourd’hui, une inhabituelle ride de concentration lui barrait le front. Sylvain était le cadet du trio. Il était aussi celui qui parlait le moins, réservant généralement sa parole tantôt à des remarques pince sans rire dont il avait le secret, tantôt à des analyses pertinentes qui faisait monter d’un cran la hauteur des débats. S’il avait pris sur lui ce soir de raconter son histoire, c’est uniquement parce qu’il sentait qu’elle pourrait aider Philippe à surmonter sa peine.

 

« Vous allez certainement être déçu : mon histoire est simple, presque ordinaire et je crains de plus que mon talent de conteur ne soit pas à la hauteur. Mais qu’importe, je ne vous prendrai pas beaucoup de temps. Je veux avant tout préciser qu’il ne s’agit pas de quelque chose que j’ai vécu personnellement, mais qu’on m’a rapporté.

Il s’agit de l’histoire de Vincent, trentenaire vivant une vie solitaire et globalement déprimante. Son plus gros problème est son inaptitude à créer des liens avec ses congénères. Vincent n’a ni femme, ni ami, ni enfant et est en froid avec la famille qui lui reste. Il est seul, le sait, le vit mal, mais n’entrevoit pas de solution. »

 

-          Sylvain, je t’en prie, arrête ! Crois-tu vraiment remonter le moral de Philippe avec une histoire aussi pathétique ? Moi-même qui ne suis pas déprimé, commence à ressentir de tristes symptômes…

-          Des symptômes de type « gorge sèche », je me trompe ?

-          Pas tout à fait, non… Je dirais plutôt « gorge nouée », pour être précis.

-          Et un seul remède à cela, n’est-ce pas ?

-          Un seul reconnu comme vraiment efficace, oui…

-          Philippe, veux-tu bien servir à boire à ce vieil ours assoiffé s’il te plaît ?

-          Bon sang, mais c’est bien sûr ! On a beau faire le coup régulièrement, je me suis encore laissé prendre !!! Mais tu profites de la situation Gilles : je tomberai ce soir dans les chausse-pieds les plus grossiers ! Reprends donc, Sylvain, je m’occupe du service.

 

Bon, vous l’aurez compris, Vincent est déprimé. Un jour cependant, il fait une rencontre inespérée qui incurve la ligne de sa destinée. Agnès débarque dans sa vie, avec son exubérance, son enthousiasme à toute épreuve, sa fantaisie. Un tourbillon emporte notre Vincent qui se métamorphose en quelques semaines à peine. Il était discret ? Il devient volubile ! Il était taiseux ? Il devient bavard ! Il était fade et sans relief ? Il devient charismatique. Bref, le papillon sort enfin de sa chrysalide et profite pleinement de chaque seconde de sa nouvelle vie. Cela ne dure cependant que très peu de temps. 54 jours pour être précis. Un soir, en sortant d’une séance de cinéma, Agnès se plaint d’un tremblement de paupière. Elle meurt dans les bras de Vincent quelques heures plus tard, d’une rupture d’anévrisme.

C’est à partir de cet instant que je trouve que cette histoire prend du sens. Car Vincent, si la logique avait été respectée, aurait dû complètement s’écrouler psychologiquement. Subir un tel accident de vie, quand on possède déjà un terrain propice à la déprime et de longues années de solitude derrière soi, le condamnait à coup sûr. D’autant plus qu’il s’est retrouvé seul, du jour au lendemain. Sa relation avec Agnès avait certes été intense, mais elle était si récente que les proches de la jeune femme, tout à leur peine, l’oublièrent. Après tout, il n’avait partagé que quelques semaines avec la défunte. Pire que cela : les parents d’Agnès prirent soin de contacter l’ancien compagnon de leur fille et laissèrent Vincent sur le carreau. A leur décharge, ils n’avaient pas eu le temps d’être présentés, ni même mis au courant. Non, vraiment, je le répète, Vincent aurait dû s’enfoncer dans une noire dépression.

Mais ce ne fut pas le cas, pas du tout. Au contraire, même. Vincent s’accorda trois jours de deuil absolu, et reprit sa « marche en avant sur le monde » comme il l’appela lui-même. Il ne le fit d’ailleurs pas « en mémoire d’Agnès » ou « parce qu’elle aurait souhaité qu’il se comporte ainsi », non. Ces formules, il ne les comprenait pas et elles lui faisaient même un peu peur. Il le fit simplement pour lui, pour se sauver lui-même, pour en sortir par le haut. Et il réussit de manière admirable ! Quelque chose au fond de lui s’était éveillé, qui le poussait, ou le tirait je ne sais pas, mais qui l’emportait, vers les autres, vers la vie. Il prit des cours de guitare, proposa ses services à un foyer pour handicapés, se mit au volley-ball, s’engagea ainsi dans une multitude d’activités. Quelques mois plus tard, il démissionna de son boulot d’assistant commercial et monta sa propre boîte de paysagiste indépendant. Bref, il débordait d’énergie. Cette fameuse énergie de vie à laquelle nous avons trinqué et qui ne l’a d’ailleurs … Mais… je crois que je vais en rester là. Philippe, je suis désolé. Je pensais que …

 

Philippe s’était écroulé. Des larmes roulaient sur ses joues, trempaient son menton. La tête entre les mains, il hoquetait entre deux sanglots. Il se leva pourtant et prit prestement le chemin de la salle d’eau.

 

-          Mince ! Moi qui pensais lui remonter le moral, c’est gagné !

-          Je ne comprends pas bien sa réaction. En plus, elle arrive au moment où ton histoire devenait optimiste… C’est très étrange.

-          J’aurais mieux fait de me taire, bon sang ! Je m’en veux !

-          Ce n’est pas grave, Sylvain, tu ne pouvais pas savoir…

 

Philippe se rassit dans le canapé, les yeux rougis, mais calme.

 

-          Qu’est-ce que je ne pouvais pas savoir ? Je ne comprends pas.

-          Je t’ai vu tout à l’heure, tu contemplais le jardin, n’est-ce pas ?

-          Oui ?

-          Il est beau n’est-ce pas ?

-          Bien sûr, mais ….

-          Bien plus beau qu’il ne l’était auparavant ?

-          C’est possible, je n’ai pas fait très attention à vrai dire.

-          Moi, je te l’assure. Le jardin est magnifique en ce moment. Et ce grâce aux bons soins d’un jardinier que j’ai embauché il y a quelques mois. Un jardinier doué et surtout un homme fort sympathique avec qui je commençais à me lier.

-          C’est donc lui qui …

-          .. est mort aujourd’hui, dans un stupide accident de la route, oui. Nous n’avons pas eu le temps de vraiment nous connaître, mais c’était quelqu’un de très attachant. De très dynamique aussi, même si j’ai compris au fil de nos discussions qu’il n’en n’avait pas toujours été ainsi.

-          Non ! Tu ne veux pas dire que …

-          Si Sylvain, il n’y a aucun doute : Vincent débordait effectivement d’ « énergie de vie ». Au final, cela m’a fait un bien fou de t’entendre lui rendre hommage. J’étais loin de connaître toute son histoire.

 

Le silence s’installa quelques instants. De cette incroyable coïncidence, il y avait peut-être une leçon à tirer, un enseignement, un signe. Gilles alluma un autre cigare. Sylvain, qui n’était plus très sûr de se sentir mal à l’aise, buvait pensivement son vin blanc. Quant à Philippe, il s’était franchement adossé contre le canapé et fixait le plafond sans y penser, un pâle sourire aux lèvres. « Je vais avoir besoin de vos muscles, mes chers amis » susurra-t-il au bout d’un long moment. « Je viens de décider de planter un arbre dans mon jardin en souvenir de Vincent ».

Dans l’esprit de Sylvain, la réponse fusa : « Me concernant, c’est entendu, mais ne demande pas ça à Gilles, malheureux : Tu risquerais d’avoir sa mort sur la conscience ! »

 

Mais pour une fois, peut-être pour la toute première fois, il s’abstint.

 

 

Partager

Partager Facebook

Point(s)

+9

Auteur

Mathi=U

01-09-2015

Blog

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
L'énergie de vie appartient au recueil Philippe, Gilles et Sylvain

 

Nouvelle terminée ! Merci à Mathi=U.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.