L’écrire… Pourquoi pas ?
lac du Capitellu

Han ! Han ! Quelle souffrance ! Mes poumons cherchent désespérément un surplus d’oxygène et des dizaines de points lumineux me créent un inquiétant voile devant les yeux. Je suis à la limite de l'asphyxie, à moins que l’emballement cardiaque qui tambourine au niveau des tempes ne signifie plus grave. Mes pas se font désordonnés et la rapide dégradation de mes sens me fait trébucher trop fréquemment. J'ai l'abominable sensation de ne plus être aux commandes de mon corps et c’est mécaniquement que je continue à marcher. Que dis-je marcher ? Cela doit faire des heures que nous sommes pratiquement au pas de course dans une pente rocailleuse dont la déclivité s'accroît en permanence. Ma montre elle-même semble accuser la fatigue. Ma vision troublée déchiffre avec grande peine les aiguilles fluorescentes qui indiquent obstinément qu’il y a à peine trente cinq minutes que nous avons quitté notre véhicule… Menteuse ! Pourquoi me suis-je laissé embarquer dans cette galère alors que, fumeur et asthmatique occasionnel, j’aurai du savoir que jouer au randonneur aguerri serait une folie. Si je me dégonfle maintenant, j’en entendrai parler pendant les vingt ans à venir. Alors, tant pis ! Je vais m’écrouler sans une plainte… Dignement ! De toutes façons, je ne suis même plus en état de me lamenter, et, en sentant mes genoux se dérober par deux fois, il semble que d'une seconde à l'autre tout sera dit... Je me maudis, maudis mes compagnons, et tant que j'y suis la terre entière en prend pour son grade....
L'affaire m'avait pourtant semblé des plus sympathiques en entendant Jean-Michel me proposer de les accompagner pour monter au lac du Capitellu. Bien sur, c'était la veille au soir mais c'est ainsi à Caledane, tout démarre ou s'annule toujours au dernier moment. Mes réticences, dues au manque d'équipement, furent balayées d'un trait ! Pourtant, il me semblait que l'on parlait d'une randonnée en montagne et je n'avais pas même une paire de chaussures correcte pour ce type d'expédition.
- Ne t'en fais pas pour ça, on s'occupe de tout ! "Fajole" prendra une paire de rangers en plus, il en fait collection, et vu le gabarit c'est bien le diable s’il ne trouve pas ta pointure, assura doctement mon ami dans le rôle du vendeur fou, avant de reprendre aussitôt :
- Sinon, un vieux jean et ta veste d’équitation en coton huilée feront l'affaire. Nous sommes mi-mars et ce n'est pas l'Everest. Nous rencontrerons tout juste un peu de givre et tu sais bien qu'on n'est pas chez les snobs. D'ailleurs, nous partons toujours tel que…
Banco! Une journée entre potes ne se refuse jamais. C'est la garantie d'une rigolade inoubliable et pas question de la louper pour quelques menus problèmes d'intendance.
- Bon alors on fait comment?
- Facile ! Demain départ 6 heures, je passe te prendre ce qui nous fera quatre dans la Renault cinq. On file jusqu'à Ponte-Leccia où nous prendrons le café, puis direction la Vallée de la Restonica jusqu'au refuge. De là, nous continuerons à pied.
Alors, ce matin lever : 5h30 ! Parce que, "y'a pas l'feu quand même" et qu'il y en aura bien un ou deux en retard comme à l'accoutumée. Un yaourt en guise de déjeuner léger… Etant facilement malade en voiture et Jean-Michel conduisant comme un fêlé, inutile de se charger et de se donner en spectacle...
Nom de dieu ! 6h00 pile, et je les entends déjà dehors. Ils ont bouffé du lion ou quoi ? Voyons, j'ai la veste, un pull, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, tout du grand père partant travailler à l'usine, et, en attendant les Rangers, j'ai enfilé une paire de pompes de sécurité. Je déboule à toute berzingue dans la « super cinq » où gentiment les deux autres passagers m’ont réservé « la place du mort » à droite du chauffeur. Tassés à l'arrière, je trouve donc Jean-Pierre Alessandrini dit fasgiolu (prononcez fajole/haricot), un "beau bébé" d'un mètre quatre vingt cinq avoisinant le quintal et accessoirement, beau frère de Jean-Michel, et Jean-Pierre Antomarchi cousin direct de ce dernier que l'on surnomme « le parisien ». On est donc presque en famille... Enfin, c’est bon ! Tous sont accoutrés de façon ridicule en treillis pas tout neufs et blousons antédiluviens. D'ici qu'on nous prenne pour l'armée Albanaise en manœuvre, il n'y a pas loin ! De suite, chacun se fout de l'autre et chambre à qui mieux mieux. C'est génial j'en salive de plaisir du joyeux moment que nous allons passer. Ah ! Oui je salive, enfin disons la première demi-heure, parce qu'après ça se dégrade très vite. Notre pilote grille gitane sur gitane et les virages commencent à faire leur effet sur le yaourt qui essaie obstinément d'échapper à mon système digestif, en remontant dans le sens inverse. Je ris bêtement en même temps que les autres, sans savoir exactement pourquoi, en essayant d'anticiper le prochain tournant. Ajoutez au tableau mes tentatives de record d'apnée à chaque exhalation de tabac brun. C'est sûr, je dois être tout vert…
Ponté Leccia ! Alléluia ! Arrêt café au premier bar. Jean-Michel ne saura jamais combien il est passé prêt d'une peinture fraîche du tableau de bord couleur yaourt nature. N'empêche que prétextant un copieux déjeuner, je m'abstiens de la moindre consommation. Je connais la dernière partie du voyage, après Corte, pour être des plus tortueuses. Pas sûr que mon malheureux laitage matinal accepte la cohabitation.
La Nationale entre Ponté Leccia et Corte, pratiquement droite, m'octroie un premier répit. Le second ne tardera guère, grâce au parisien qui demandera l'arrêt de la "chaudière Jean-Michel" de crainte de ne finir fumé comme un jambon. Il faut dire qu'à l'approche de la montagne la température a brutalement chuté et nous roulons maintenant vitres closes.
C'est donc presque détendu que j'effectue la montée de la vallée de la Restonica. Quel dommage que la nuit nous prive du spectacle grandiose des centaines de pins Larich, droits comme des i, qui montent à l'assaut des hautes cimes. Bah! Nous n'en profiterons que mieux au retour. Le yaourt a perdu et j'arrive même à recommencer à plaisanter.
7h30 ! En sortant de la voiture, le froid nous à surpris, il fait moins trois degrés et nos costumes de bure sont finalement nécessaires, au point qu'on finirait facilement par les trouver seyant. J’ai fait très fort en oubliant d'essayer les godillots de JP avant l'équipée sauvage. Sur ce coup là, j'ai tout du gars de la ville qui débarque. Ah, ça ! Elles sont belles, les Rangers, rien à dire et il y a même le choix des couleurs. Le seul petit détail, un rien dérangeant, est que la plus grande paire taille quarante deux. Fajole me certifie que les Rangers chaussent grands, mais le gros orteil au bout de mon quarante trois jure du contraire. Je partirai donc avec mes pantoufles de sécurité. Après tout, je m'y sens si bien… Les sacs à dos légers sont rapidement chargés, alors, comme disent les pilotes : casquette, lunettes, braguette, tout est prêt, allons-y!
Dès le départ des refuges, le parisien a pris la tête et, grand marcheur, il mène la course d'un train d'enfer. J'ai calé mes pas dans ceux de Jean-Michel et Fajole ferme le convoi. Nous nous enfonçons dans l'obscurité sur un sentier caillouteux très sinueux mais encore plat. Je suis bien certain qu'ils vont finir par se calmer rapidement de vouloir jouer les Hari Vathanen sur le tour de corse. Je me concentre sur les semelles de mon prédécesseur en attendant que ça passe. Pas un ne parle, c’est déjà bon signe...
Tu parles d'un signe ! Ils grimpent comme des chèvres et aucun n'a donné le moindre indice d'essoufflement. J'ai perdu toute notion de temps et de distance et j'agonise comme je le disais précédemment. Mais attention, soyons clair, j'agonise en silence ! Je vais mourir dans un dernier effort… Flamboyant d'honneur... Quel con !!!
- On fait une pause ? Le groupe s'arrête si net que j'en percute Jean-Michel qui m'accuse, de suite, de vouloir lui piquer ses godasses. Qui a demandé l’arrêt ? C'est le cousin qui ouvrait la marche... Je le regarde, mon dieu comme c'est beau un gars qui vous sauve la vie.
- Ca va pour tous, demande Jean-Michel compatissant en allumant illico sa gitane ?
Je n'en reviens pas de m'entendre dire:
- Bien sûr que ça va, pour qui tu nous prends ?
Puis après réflexion, j'ose quand même un discret :
- c'était quand même un peu rapide pour moi !
- Et bien tu passeras devant ! Il n'y a qu'à suivre le chemin. Tu prends le rythme qui te convient car nous avons tout notre temps.
(ouf !)
Je les observe pendant ce court répit. Tous ont le teint rosi par la morsure du froid et l'effort mais ils sont rayonnants de joie. Un grand sourire éclaire leurs visages sévères de vrais corses. On dirait des mômes savourant leur liberté retrouvée. Suis-je donc le seul à sentir les nausées
de l'épuisement et à avoir perdu mes deux jambes dans cet insensé pèlerinage ? Ma prétention de sportif se terre au fond de ma mémoire en réalisant que je suis, de surcroît, le plus jeune de la bande.
- Allez Francis, on y va?
- Comment ça, on y va ? Déjà ? Moi, j'attendais plutôt le "SAMU".
Toujours dans un souci typiquement masculin de paraître à la hauteur, j'acquiesce et reprends mon chemin de croix. Je n'ai pas besoin de ralentir le pas car le relief s'est accentué au point
que la ballade est pratiquement devenue de l'escalade. D'ailleurs, dans un souci de sécurité, certaines portions ont été aménagées avec des chaînes en guise de mains courantes.
Le jour se lève lentement, découvrant les massifs granitiques et les premiers névés. C'est magnifique, si calme, on se croirait dans les Alpes. Cette île m'étonnera toujours. Le fond de l'air me regonfle. Il est sain et frais avec ce picotement typique de la haute montagne et une délicate senteur encore présente, bien que lointaine, de maquis. L'afflux d'oxygène a eu raison de la baisse de pression atmosphérique et je retrouve peu à peu le contrôle de mes membres.
J'aime ce contact direct avec la nature ! Cette sensation de lui appartenir et d'être à ma vraie place. Mes "soi-disant" pantoufles se révèlent blessantes au niveau de la coquille d'acier mais la gêne reste supportable. C'est donc en bonne forme tant physique que psychologique que j'arrive en vue du lac du Mélo où nous décidons une seconde halte.
Le Mélo est un petit lac circulaire entouré de pics impressionnants et enneigés qui semblent lui faire ronde de révérence. Il a quelque chose de grave, comme si tous ces grands sorciers se penchaient sur le chaudron enchanté, espérant voir surgir l'aube de l'humanité du berceau
originel. Peu de végétation ; du granit pur et brut et personne d'autre que nous pour influencer l'alchimie du temps.
Tout pourrait commencer et finir ici… Le bout du monde…
J'ai faim ! Un gros regret me traverse l'esprit au souvenir de l'énorme pain au chocolat refusé à Ponte Leccia. Le terrible grondement venant de l'estomac du géant Fajole me confirme qu'il est grand temps de refaire le plein.
JP Antomarchi ouvre son sac et en sort des canistrelli et des barres énergétiques qu'il propose à l'assemblée. Habituellement, j'aime bien les canistrelli, petits gâteaux secs, spécialité
locale mais je dois avouer que je m'attendais à du plus consistant.
Gargantua éclate !
- Des canistrelli et des barres de chocolat ? Hé ! Le parisien, tu nous prends pour des touristes ? Tu les mangeras toi tes canistrelli, il faut nourrir l'homme, dit-il en se tapant sur la panse.
Moi, j'ai prévu des sandwiches à l'omelette et au prisuttu (jambon) pour tous et une bonne bouteille de vin pour aider à faire passer… Qui en veut ?
Heu!! Tu m'excuseras Jean-Pierre mais sur ce coup là, je crois que je vais me rapprocher de Fajole... et Jean-Michel d'éclater de rire en m'emboîtant le pas. Le cousin persiste et signe mais il à l'air bien triste en grignotant ses gâteaux pendant que nous nous goinfrons sous son nez. Revigorés, nous attaquons la montée vers le deuxième lac, le Capitellu. Ca grimpe sec et le chemin est copieusement enneigé. Toujours en tête, j'ai enfin trouvé ce que l'on appelle le "second souffle". Bien que je m'enfonce jusqu'aux genoux à chaque foulée dans la poudreuse,
la machine tourne maintenant à plein régime. Et je grimpe, je grimpe de plus en plus vite ! Vain dieu la Marie ! Comme on dit "cheu moi dans l'Berry", le prisuttu, c’est du supercarburant (à moins que ce ne soit le pinard dont je m'abstiens habituellement). J'avoue éprouver une petite satisfaction, en me retournant, lorsque je m'aperçois que derrière, ça suit
maintenant beaucoup moins bien. Sans doute ont-ils repris leur pas cadencé et s'attendent-ils à ce que je fatigue. Peine perdue ! Le continental est gavé de leur propre potion magique et du coup, j'accélère encore. Je me suis fixé un objectif, un petit tertre visible un peu plus haut d’où
j'attendrai les trainards, fier comme Artaban. C'est presque en courant que je franchis cette symbolique ligne d'arrivée et... freine dans l'urgence, dérapant et terminant sur le dos le mètre qui me sépare du lac. Oui ! Le Capitellu est juste là ! Emporté par mon élan j'ai bien failli finir dedans. Le chemin n'était en fait que le lit du devers qui va plus bas rejoindre le Mélo.