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/!\Avertissement: +13 ans (pour scènes macabres/violentes). L'affaire Jasp
Voilà déjà quinze jours qu'Alexandre Jasp, l'héritier légitime de la famille Ventier, a été retrouvé mort dans sa cave. Son voisin, Lucas Pontis avait immédiatement averti les secours après la macabre découverte. Les experts attribuent la mort à une chute accidentelle, mais ne s'agit-il vraiment que d'un simple accident? Alexandre Jasp était connu pour sa vie tumultueuse et ses rapports conflictuels avec sa belle-famille. Pouvons-nous écarter définitivement la piste du complot? Au cœur d'une famille aussi puissante et influente, un règlement de compte entre ses membres restants est-il si improbable? Ce décès fait écho à celui de Louise Ventier, l'ex-femme d'Alexandre Jasp, trois mois auparavant. Deux morts aussi soudaines dans un même clan, une coïncidence? Ou bien cela cache-t-il des enjeux beaucoup plus grands? En attendant de clôturer définitivement le dossier, la police continue son enquête...”
J'abaissai la revue et fixai d'un air dubitatif mon interlocuteur. -Règlement de compte? J'avais cru comprendre que cette affaire avait été classée. Le commissaire en face de moi expira une longue bouffée de fumée avant de répondre. -Oui mais que voulez-vous monsieur Pontis... un décès dans une grande famille, ça fait toujours couler beaucoup d'encre. Vous habitez ici depuis moins d'un an, mais vous avez déjà dû constater qu'il ne se passait pas grand-chose par ici. Et puis, les gens sont souvent adeptes de ces histoires un peu glauques. Ça les sort de leur quotidien, qu'ils disent. Je soupirai de lassitude. -Je ne comprendrai probablement jamais l'intérêt que l'on peut porter à ce genre d'article racoleur. -La nature humaine, paraît-il...Mais je vous en prie, venons-en aux faits et racontez-moi votre version de l'histoire. Après tout, c'est vous qui avez découvert le cadavre. Dans cette petite ville, vous êtes presque une célébrité, maintenant! plaisanta-t-il. -Si vous le dites...marmonnai-je, mitigé.
C'était il y a environ trois mois. Ma voisine, la tante Ventier comme tout le monde l'appelait, venait de mourir. Anévrisme cérébral, avait décrété plus tard le médecin légiste. Elle s'était effondrée dans sa cour. Sa femme de chambre avait accouru chez moi en larme et totalement paniquée. J'avais tout juste pris le temps d'appeler les pompiers avant de me précipiter chez elle. J'avais remonté à vive allure la grande allée gravillonnée menant à la demeure et j'apercevais le corps inerte de son occupante. Toutefois, quelque chose m'avait déjà précédé: l'animal domestique de la vieille dame. Un énorme et sublime chat d'un roux flamboyant, tapit en position défensive sur la dépouille, les griffes solidement ancrées dans le gilet vert qu'elle portait. Il me guettait et gronda à mon approche. Je tentai de l'écarter; un coup de griffe bien senti sur la main coupable m'en dissuada rapidement. Je me vis contraint d'attendre l'arrivée des pompiers pour le déloger de la victime.
Cet animal semblait, et d'une manière très étrange, vraiment attaché à sa maitresse. Je les avais souvent vus, depuis la fenêtre de ma chambre, se promener tous les deux dans le jardin. Tante Ventier parlait, probablement toute seule. Son compagnon à quatre pattes l'accompagnait et levait régulièrement ses yeux si envoutants vers elle. C'était un très beau chat, à l'époque. Le poil mi long, les pattes larges, la queue touffue. Son pelage tigré rouge et blanc lui donnait l'air d'une boule de lumière qui suivait sa maitresse partout. Parfois, lorsque l'été tirait à sa fin et les journées se raccourcissaient, elle le prenait dans ses bras et le brossait pendant des heures, jusqu'à la tombée de la nuit. J'imaginais sans peine ses ronronnements de bonheur.
Par la suite, lors de la cérémonie d'enterrement, il escorta le convoi funèbre et tout comme la scène dans la cour, il fallut quatre hommes solides pour lui faire lâcher le couvercle du cercueil, miaulant comme si on l'eut écorché et distribuant coups de griffes à tour de bras. Ses prunelles étincelantes semblaient nous lancer des appels de détresse. Lorsque la foule venue saluer une dernière fois la défunte retourna lentement à ses occupations, je le vis reprendre le chemin de la demeure les oreilles bien basses. Le cimetière ne se situait qu'à quelques centaines de mètres de chez moi. J'empruntais donc la même route que lui et le suivis à pied. Il se retournait et me jetait des œillades de temps à autre, vérifiant que je restais à une distance respectable. Il ne montra pas le moindre signe de vouloir se laisser approcher davantage. Il paraissait simplement tolérer ma présence.
Ce chat, par son comportement proche de celui d'un être humain, m'intriguait et attirait ma curiosité. Mais ses gros yeux jaune vif me mettaient toujours singulièrement mal à l'aise. Et puis vint le temps d'ouvrir le testament. A la surprise générale, il s'avéra que le premier héritier sur la liste n'était autre que l'ex-mari de la défunte, un homme au passé trouble et au caractère difficile, d'après ce que l'on me raconta. Ils s'étaient apparemment quittés en fort mauvais termes environ un an auparavant. A l'époque, j'avais aussi appris qu'ils se disputaient souvent et que l'on entendait parfois des objets que l'on brise violemment contre un mur. Tante Ventier était ressortie du procès de divorce très affaiblie. Personne ne comprit pourquoi Alexandre Jasp n'avait pas été évincé de l'héritage dans la seconde.
Tante Ventier lui avait légué tous ses biens: sa demeure, le domaine s'y rattachant, son argent et même le chat. Le document renfermait d'ailleurs une close spéciale à son sujet, dans laquelle elle exigeait qu'il soit bien traité.
L'homme prit donc possession des lieux quelques jours plus tard. Je l'observais avec circonspection investir le domaine. Le camion de déménagement ne contenait que peu de cartons. Il congédia immédiatement le jardinier et la femme de chambre, restant seul en tête à tête avec la bestiole. Et la cohabitation, de ce que je pouvais en apercevoir, ne se passait pas très bien. Cela commença par des insultes dont la violence croissait au fur et à mesure. Ensuite, ce fut au tour des objets. Non pas qu'il insultasses les tasses à café, mais celles-ci semblaient prendre vie et voler par la fenêtre, justement précisément là où se tenait le chat une seconde auparavant. Après les tasses, vint le tour des assiettes. Puis des vases. Le chat, invariablement, évitait la vaisselle en grondant et courait se mettre à l'abri dans les bois attenants.
Et plus le temps passait, plus la relation entre la bête et le nouveau propriétaire s'envenimait. Je le vis à de nombreuses reprises, depuis ma fenêtre, poursuivre le chat dans la cour, hurlant au démon et lui lançant des pierres de toutes les tailles. Si elles avaient atteint leur cible, l'animal aurait été bien mal en point. Mais malgré sa stature imposante, il n'en restait pas moins leste et agile et esquivait sans peine les projectiles. Il se réfugiait souvent dans un marronnier en face de la fenêtre de ma cuisine, et attendait que monsieur Jasp, à court d'injures et de galets, rebrousse chemin en titubant. Je l'entendais le soir, hurler comme un dément, sans aucun doute après le chat, qui feulait de cette manière si caractéristique, avec cette sonorité si angoissante que des frissons vous parcourent l'échine sans que rien ne parvienne à les calmer.
Un matin, alors que je partais travailler, j'aperçus le chat sur le trottoir d'en face. Il semblait m'attendre et me scrutait d'un air accusateur de son unique orbe jaune et luisante. En effet, une longue estafilade ensanglantée lui barrait désormais l'œil gauche. Bagarre de matous? Je n'y crus pas une seule seconde. Il avait maigri et son poil devenu terne ne bouffait plus autant qu'avant. Je tentai une approche en douceur, mais à peine esquissai-je quelques pas qu'il se sauva dans les bois.
Je ne parlai réellement à cet homme qu'une seule fois, trois semaines avant sa mort. Il vint un soir toquer à ma porte, en proie à une grande agitation. -Ah bonjour! -Bonsoir monsieur. -Oui c'est vrai, plutôt bonsoir, aha. Je suis votre voisin, Alexandre Jasp. J'ai vu que vous étiez chirurgien, alors vous allez pouvoir m'aider! Je le dévisageai quelques secondes. Les cheveux bruns en pagaille, débraillés, et surtout, empestant horriblement l'alcool. Cet homme me répugnait déjà. Je soupirai. -Que puis-je pour vous? Il avança sa jambe gauche. Elle était lacérée du genou à la cheville et saignait abondamment. -C'est une mauvaise blessure. Vous devriez aller à l'hôpital, déclarai-je après une rapide évaluation des dégâts. -Non! cria-t-il, avant de se reprendre. Non, je hum... je ne veux pas y aller. Je voudrais que tout ça reste entre nous. -Soit...consentis-je de mauvais gré. Il serait tout de même mieux que vous vous fassiez suivre pour cette plaie. Que vous est-il arrivé? Ses pupilles se dilatèrent alors et il se mit à vociférer comme un fou. -Le chat! C'est le chat! C'est cette saleté d'animal! Il est fourbe et vicieux! Il veut me tuer! Il semblait épouvanté et effectuais de grands gestes de ses bras de manière désordonnée. J'aurais juré me trouver en face d'un pantin dément et désarticulé, et cette perspective ne me plaisais guère. Je tentai de le calmer mais n'obtins que l'effet inverse. Il agrippa mon col, approcha son visage tout près du mien et éructa de son haleine fétide. -C'est ce maudit chat je vous dis! Cette bête est un monstre! Un démon! Il veut ma mort! Il me fixe dans le noir, constamment, avec son regard malsain! Il m'épie, il guette le moment où je vais m'endormir, toujours planqué dans un recoin sombre! Il attend son heure pour me sauter à la gorge! Je le forçais à lâcher prise. -Calmez-vous, ce n'est qu'un chat. Il continua. -Mais ce chat est maléfique! Vous aussi, vous l'avez vu! Vous devez me croire! -Bon sang! Tenez-vous tranquille, ou je ne vous soigne pas! La menace porta ses fruits car il ne bougea plus et se laissa faire docilement. J'avais eu beau paraître incrédule, en examinant les entailles, bien parallèles, je ne pouvais penser qu'il s'agissait d'un accident. Des griffures de chat. Ça y ressemblait étrangement, quoique trop profondes. Alors que monsieur Jasp marmonnait des paroles qui restaient hors de portée de ma compréhension en tordant ses main noueuses convulsivement, mon appréhension à moi grandissait.
Oh oui, je l'avait déjà vu, ce chat, avec ses gros yeux jaunes ardents qui lui donnaient ce regard si dérangeant. Ce félin à l'allure si hautaine, à la carrure si imposante. Au port si fier qu'il se comportait comme un tigre miniature sur son territoire et qui, sans aucun doute, ne supportait pas d'être maltraité de la sorte. Ce pouvait-il réellement que... Mais une phrase du blessé me sortit de ma rêverie. -Je vous demande pardon? -Je vais le tuer, répéta Alexandre à mi-voix. Je ne l'ai jamais aimé, ce chat, même quand je vivais encore avec Louise. Au diable ce foutu testament, je vais le tuer. Oh oui! Je vais le tuer! Et il serra ses deux mains comme on étrangle un poulet, partant dans un fou rire sans vie qui me glaça les os. Les pansements terminés, je le réexpédiai prestement chez lui après quelques recommandations pour éviter l'infection, et refermai la porte à double tour.
Les hurlements et feulements ne s'atténuèrent pas cette semaine. Ils s'intensifièrent même, si c'était encore possible. Je rencontrais régulièrement le chat le matin. Il se contentait de me fixer pendant de longues secondes, l'air furieux, et se sauvait dès que j'avançais. Je me sentais espionné.
Et puis, du jour au lendemain, les cris cessèrent. J'en déduis avec quelque chagrin que mon voisin avait finalement mis son plan à exécution, et s'était définitivement débarrassé du fauve. Effectivement, les matins qui suivirent, je n'aperçus plus la fourrure flamboyante du fascinant félin. Quelle pitié, pensais-je amèrement, un si bel animal. Je croisai une ou deux fois Alexandre le soir en rentrant. Il me faisait des signes de la main depuis son jardin. Il semblait ravi. Je répondais à peine, ne souhaitant sous aucun prétexte m'approcher de cet individu plus que nécessaire.
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L'affaire Jasp
appartient au recueil Nouvelles
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