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Instant charnière - Nouvelle

Nouvelle "Instant charnière" est une nouvelle mise en ligne par "Mathi=U"..

Venez publier une nouvelle ! / Protéger une nouvelle

 

 

Instant charnière

 

-Non Sylvain, je ne sais qui est le lauréat du prix Goncourt cette année, et entre nous, je m’en moque comme de ma première chemise !

 

-Allons- donc ! Tu me charries là, c’est impossible ! Toi qui t’intéresse à toute chose, qui est doté d’un esprit vif et clair, qui possède en outre une imagination fertile, bref, toi qui aurais pu tout à fait épouser la carrière d’écrivain, ne me dis pas que tu n’accordes aucune importance à la rentrée littéraire…

 

-Tu me flattes inutilement, je te promets que c’est bel et bien le cas. Mais attendons Gilles, je vous raconterai comment j’ai abandonné toute ambition littéraire le jour où on m’a proposé le contrat d’édition après lequel je courrai depuis des années !

 

-Hum, cela nous promet une belle soirée, je ne savais pas que tu avais failli être édité. Mais assied-toi je t’en prie, je vais préparer de quoi tenir le coup pendant que tu nous serviras ton récit.

 

-Merci. Je laisse le fauteuil à Gilles, le pauvre vieux n’arriverait jamais à s’extirper de ce canapé sans treuil…

 

 

Sylvain sourit derrière le bar américain en débouchant une bouteille de Bourgogne. Les plaisanteries sur le grand âge de Gilles étaient un des classiques de leurs petites soirées entre amis, il ne s’en lassait jamais. Pendant qu’il préparait les amuse-bouche, Philippe faisait défiler dans sa tête les grandes lignes de l’histoire qu’il allait raconter ce soir. Son intense effort de concentration ne dissipait pas la sympathie qu’inspirait invariablement son physique : des traits ronds, un léger embonpoint et une calvitie naissante lui donnait ce que l’on appelle communément un « naturel jovial », ce qui lui correspondait plutôt bien. Il était en quelque sorte le point d’équilibre du trio, autour duquel tournaient un Sylvain discret mais pince-sans-rire et un Gilles plus volubile.

 

Ce dernier sonnait justement à la porte à petits coups répétés. Sylvain, toujours flegmatique et nonchalant, alla accueillir son invité.

 

- Et alors, mon cher ?!? Quand on arrive en retard, il est d’usage de faire preuve de discrétion, non ? Veux-tu bien laisser cette sonnette tranquille ?

- Retard ? Quel retard, n’avions-nous pas convenu de vingt heures trente ?

- Et il est vingt-heures quarante…

- Ne lui en porte pas rigueur, Sylvain, c’est le temps qu’il lui aura fallu pour gravir les escaliers !!!

- Stupides et insolents, comme à l’accoutumée, vous ne changerez donc jamais ?

- Non, et c’est pour cela que tu nous apprécies tant ! Installe-toi Gilles, Philippe t’a justement réservé le fauteuil…

 

Gilles fit fi de l’invitation et se jucha sur l’un des tabourets placés devant le bar, surjouant une humeur massacrante. Un éclat de joie vint pourtant pétiller dans le bleu de ses yeux quand il découvrit l’étiquette du vin fraîchement débouché.

 

- Du Corton-Charlemagne, tu nous gâtes ! Quelle nouvelle mérite d’être arrosée de la sorte ?

- Aucune en particulier, le plaisir de vous voir. Ah si pourtant, maintenant que j’y pense : l’histoire incroyable que Philippe va nous raconter ce soir. Figure-toi que notre compère a failli être édité !

- Oui, enfin, vous verrez que ce n’est pas si glorieux qu’il n’y paraît. A bien y réfléch…

- Non non non, halte là ! Excuse-moi de t’interrompre, mais je te connais : Tu vas bien y réfléchir pendant des heures et nous allons tous mourir de soif ! Installons-nous, servons-nous à boire, trinquons et ensuite seulement tu nous raconteras ton histoire palpitante.

- Tu empiètes quelque peu sur mes prérogatives d’hôte, Gilles, mais je te pardonne parce que tu as raison sur le fond. Voilà, les amuse-bouche sont chauds, installez-vous. Philippe, peux-tu nous dire à quoi nous allons lever notre verre ?

- Hum hum … Voyons voir… Je dirais…oui, voilà : Messieurs, je vous propose de trinquer aux « instants charnières de nos existences ».

 

 

XXXXXXXXXX

 

 

Gilles avait extirpé un petit cigare de son habituelle veste noire et ramena devant lui le cendrier pendant que Sylvain nettoyait ses lunettes d’un geste familier. Philippe essuya soigneusement les coins de sa bouche avec une serviette en papier blanc. Son verre devant lui était encore au trois-quarts plein, il le réservait pour plus tard.

 

« Avant de vous raconter en détail mon aventure avec le milieu de l’édition, je voudrais vous donner une courte définition personnelle de ces « instants charnières » auxquels nous venons de porter un toast. Dans mon esprit, ces instants représentent ni plus ni moins que les points d’inflexion de nos existences. Je suis certain que vous en avez déjà vécu un ou deux dans votre vie, peut-être même trois pour toi, Gilles... Non, ne dit rien, je plaisante…

Il est possible que vous n’en n’ayez pas eu conscience parce qu’ils ne sont pas faciles à cerner, mais avec le recul, on finit toujours par les reconnaître : on se rend compte qu’il y a eu un avant et un après, et que ce dernier a été très différent de ce qu’il aurait pu être. En un mot, l’instant-charnière nous transforme. En profondeur.

 

Je veux insister là-dessus, je ne parle pas de petits réajustements ; si Sylvain goute à nouveaux aux épinards après vingt ans d’abstinence et les trouve finalement plutôt bons, cela ne peut en aucun cas compter comme un instant charnière. Cette prise de conscience n’a pas fait pas de lui quelqu’un de fondamentalement différent. Alors qu’après un instant charnière, l’être que nous étions avant nous apparaît aux mieux comme un cousin éloigné ! Dans ces conditions, on comprend que ces moments restent rares dans une existence. On ne devient pas étranger à soi-même tous les quarts d’heure. »

 

- En parlant de quart d’heure, n’avais-tu pas parlé d’une « courte définition » ? Parce que les radotages de ce genre me semblent plutôt correspondre aux personnes de mon âge, si tu vois ce que je veux dire…

- Je vois très bien, Gilles, et j’en prends note. J’envisageais de vous parler de la genèse de ces instants, de leur éventuel détonateur, de leur relation avec l’épanouissement personnel, mais devant tant d’enthousiasme, j’hésite…

- N’hésite plus, malheureux ! Trempe tes lèvres dans cet excellent breuvage et parle-nous de ton vécu ! Nous voulons du croustillant, du pétillant, pas de la sociologie de comptoir…

- Bien. Mille Mercis... Sylvain, qui ne dit mot consent, je présume que tu ne serais pas contre le fait que j’écourte le volet théorique de mon exposé ?

- Pour être franc, ce n’est pas que je ne suis pas contre, c’est plutôt que je suis pour….

- Et bien soit, d’accord, oublions ces « instants charnières » qui vous captivent tant et entrons dans le vif du sujet…

 

Philippe esquissa un mince sourire, déglutit en se frottant lentement les mains et finit par reprendre le court de son récit :

« Ce qu’il vous faut savoir du contexte tient en quelques mots : écrivain amateur, cela faisait cinq ans que je cherchais activement à faire publier mon premier roman et je venais enfin de décrocher un rendez-vous dans une petite maison d’édition. Je pris le bus pour m’y rendre et, comme j’en avais l’habitude, j’observais les usagers afin de nourrir mes prochains écrits. L’un d’eux, placé à quelques mètres du chauffeur, attira particulièrement mon attention. Je le croquais en quelques mots raturés dont je ne me souviens avec exactitude que de la dernière phrase, mais rassurez-vous, elle est suffisamment éloquente ! Jugez plutôt :

 

Telle la soupe de débris plastique de l’atlantique nord, cet homme se laisse dériver dans les courants tourbillonnants de l’humanité, dont il est à la fois la victime silencieuse et le déchet invisible. »

 

- Ma foi, c’est puissamment évocateur ! Je me doutais que tu avais le sens de la formule, mais peut-être pas à ce point…

- Merci Sylvain, c’est gentil à toi. J’aimais jouer avec les mots en ces temps-là, ou plutôt, m’en gargariser…

- Moi, ce que je voudrais surtout savoir, c’est si tu as également écrit ce genre de petites fiches amicales pour tes connaissances… Pour nous, par exemple…

- Mais évidemment Gilles, je peux même te citer la tienne de mémoire : « vieil hibou aux sourcils épais et invariablement froncés, Gilles cache derrière son physique de vieillard teigneux et irascible une sensibilité rare et un profond respect d’autrui. L’avoir pour ami est chance, même s’il fait tout son possible pour vous faire croire le contraire. »

 

Sylvain s’étouffa dans son verre de Corton-Charlemagne et fut pris d’une impressionnante quinte de toux. Il dut se lever en catastrophe et Gilles en profita pour lui assener quelques grandes claques dans le dos, soulageant à la fois son hôte et son égo. Puis tout rentra dans l’ordre et l’immense Sylvain, peu habitué à perdre ainsi son self-control, replaça enfin ses lunettes devant ses yeux brillants.

 

- Pour en revenir à ta question, non, je n’ai pas de fiche sur mes amis, je suis presque vexé que tu puisses le penser, mais cela va dans le sens de la résolution que j’ai prise à l’époque. Attends un peu, tu vas comprendre… La suite de mon histoire n’arrive généralement pas dans la vraie vie, mais là, si, c’est arrivé : l’éditeur devant lequel je m’asseyais une demi-heure plus tard était évidemment l’homme dont je venais de brosser le portrait. J’avais tellement honte de moi, je me sentais si mal à l’aise… Et ce n’était pourtant rien encore par rapport à ce qui m’attendait. Car après quelques échanges assez formels sur la ligne éditoriale de sa maison, il me demanda brusquement :

« Tout à l’heure, dans l’autobus, qu’écriviez-vous ? ».

Je balbutiais « oh, heu… une habitude que j’ai. Des petits portraits. Pour donner corps à mes personnages. Rien de bien… »

« Mon portrait, par exemple ? » me coupa-t-il « Je vous ai vu me regarder. »

 

 

Philippe s’était levé pour mimer la scène. Contrefaisant l’éditeur, il se tenait vouté, les bras ballants et donnait ses répliques d’une voix faible et grave. Quand venait son propre rôle, il changeait de profil, pliait les genoux et parlait d’une petite voix aigüe.

 

 

« Je… oui, non, pas tout à fait. Il s’agit plutôt de choses que je projette sur les personnes que j’obs… que je… croise, voilà. Des projections fantaisistes on va dire, complètement détachée de leur … »

« J’aimerai lire le passage me concernant » me coupa-t-il de nouveau.

 

Il s’était approché en me disant cela, et au fond du tunnel de ses orbites, tout au fond, j’avais vu briller l’éclat de son regard. Je n’eus alors pas d’autre choix que de lui tendre le carnet d’une main tremblante et c’est là, à ce moment précis, que je suis devenu un étranger à moi-même. L’instant que je vivais, assis devant cet homme qui lisait ma prose, faisait trembler les fondations de ma personnalité, balayait des convictions que je pensais durablement enracinées. Je m’étais accommodé de réponses arrangeantes, j’y avais cru, réellement. Mais tout s’effondrait à présent. Non, je n’écrivais pour aller à la rencontre de la part d’humanité qu’il y avait en moi, je n’écrivais pas pour fixer ma pensée, la clarifier, la forcer à se développer, je n’écrivais pas pour détailler l’instant, lui donner un sens. Non, j’écrivais pour me fuir, pour dissimuler mes faiblesses en pointant celles des autres, réelles ou supposées. Par lâcheté, en somme. Uniquement par lâcheté.

 

C’est finalement moi, le nouveau moi, qui ai refusé de parapher le contrat d’édition qu’il me proposa tout de même, sans avoir réagi d’aucune façon.

Ma fulgurante carrière d’écrivain était terminée.

 

 

XXXXXXXXXX

 

 

Un silence épais avait envahi l’appartement. Philippe sirotait son vin blanc, le regard encore perdu dans ses souvenirs. Gilles écrasait soigneusement son cigare. Chacun réfléchissait à l’histoire qui venait d’être racontée. Ce fut Sylvain qui exprima le premier ses conclusions.

 

- Je trouve cela vraiment dommage. Refuser d’être éditer, pour un écrivain, c’est inconcevable…

- Mais je ne suis plus écrivain. J’ai cessé de l’être à ce jour-là !

- Non non, pour une fois, je suis d’accord avec Gilles : ta théorie sur les instants charnières ne vaut pas un clou. On ne se décrète pas écrivain ou non-écrivain en une minute, cela n’a pas de sens. Je suis d’ailleurs certain que ton désir d’écrire ne t’a jamais quitté.

- Sylvain a raison ! Tu aurais dû méditer sur cette aventure plutôt désagréable et éventuellement modifier tes habitudes, mais en aucun cas fermer le robinet de l’écriture. D’ailleurs je n’ai pas bien compris tes raisons. Cette histoire de prétendue lâcheté reste floue pour moi. Ce qui me semble lâche, c’est de renoncer à ses rêves.

- Sans compter que tu prives l’humanité de ton œuvre. Quel était le titre de ce premier roman ?

- Oh, heu… Non, vraiment…

- Comment ça « Oh, heu… Non, vraiment… » ??? Tu dois bien te souvenir du titre, quand même !

- Ce n’est pas que je m’en souviens pas, mais… Comment dire…

- Allons, allons… On ne va pas y passer la nuit…

- Bon, je n’ai plus le choix. Vous me poussez dans mes retranchements : le titre de mon premier roman était « Instants charnières ».

- Ah…

- Je vois…

 

- Allez mes amis, ne prenez pas ces airs contrits… Sylvain, nos verres sont vides : remplis les et trinquons une dernière fois à mes « instants charnières », je crois que vous leur avez offert ce soir un enterrement quatre étoiles !!!

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Auteur

Mathi=U

28-07-2015

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Instant charnière appartient au recueil Philippe, Gilles et Sylvain

 

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