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En un rien de tant - Roman

Roman "En un rien de tant" est un roman mis en ligne par "Laurentlesax"..

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En un rien de tant

Roman

Un homme meurt d’une crise cardiaque à la Porte d’Orléans en allant prendre son métro pour se rendre à la Fnac en début d’après-midi. Il vient de déjeuner avec un ami, de lui serrer la main en lui souhaitant « bonne aprèm » et il marche sur le trottoir lorsqu’il est terrassé par une attaque. Le roman retrace un peu sa vie, imagine, avec des anecdotes vécues par l’auteur, son parcours avant d’en arriver là, quelques-uns de ses souvenirs, de ses voyages, ses aventures, son appartement désormais silencieux où son chat l’attend. Le vide qu’il laisse. Le monde qu’il quitte, sans y être préparé… Un essai sur la fatalité, la fragilité de la vie dont il faut profiter intensément avant qu’elle ne s’arrête, n’importe où, n’importe quand… et se transforme en rien. En un rien, de tant…

- I -

Paris, le 15 décembre 2015.

Une crise cardiaque, en pleine rue… et le voilà allongé sur le trottoir de la Porte d’Orléans, juste à l’entrée du métro, raide mort. Pauvre Louis. Il est tombé là, sans grâce et sans pudeur, à présent étalé de tout son long, inerte et immobile, sur le bitume de ce bout de trottoir, bien droit, recouvert d’une couverture en plastique blanc déposée par le personnel du Samu qui discute, habitué, à quelques mètres de lui en attendant la Police pour l’enlèvement du corps.

On n’aperçoit plus de lui, dépassant de la bâche blanche, que ses chaussures, ses pieds en « v » et le haut de son crâne, la peau bleue, grise, sombre, où s’accrochent encore quelques cheveux grisonnants. Une couleur vraiment effroyable. Effroyablement triste. Une couleur de mort. Comme une lumière éteinte. Une couleur sans couleur. Une anti-couleur. On peut également apercevoir un peu ses mains, posées paumes vers le sol, le long de son corps, comme quelqu’un qui prendrait le soleil, sur une plage, bien appliqué à s’exposer uniformément. Sauf qu’il n’y a pas de soleil aujourd’hui, et que ce n’est pas du sable, mais le béton froid d’un trottoir parisien, gris et sale. Nous sommes le quinze décembre… Un jour comme un autre, un jour banal où rien ne prédestine à la mort. Un jour où l’on quitte son chez-soi comme tous les autres jours, sans faire attention à rien, en disant bonjour à sa concierge dans l’escalier alors qu’un au revoir… un adieu même, si l’on avait su, aurait été de mise. Un jour où l’on part en laissant la vaisselle dans l’évier, en se disant qu’on la fera plus tard. Un jour où l’on attrape sa veste dans l’entrée, ses clés, et où l’on descend l’escalier avec plein de projets pour la journée, sauf celui de mourir, évidemment.

La lumière de Louis s’est ainsi éteinte aujourd’hui, ici, comme ça, à ce coin de rue, en plein jour, en public. Interrupteur sur off. C’était écrit… ça devait arriver, et c’était aujourd’hui…

Il y a une heure encore, il marchait de bonne allure, l’air gai, sur cette avenue, parmi ces mêmes gens qui contournent à présent son cadavre pour poursuivre leur chemin, aller faire leur courses, certains l’air horrifiés, tentant de masquer la vue aux yeux de leur enfant en pressant le pas pour s’éloigner au plus vite de cette scène macabre, et d’autres l’air de rien, qui grognent juste de devoir tordre un peu la ligne droite qui les mène à leur Franprix, rallongeant leur trajet de quelques mètres. Il est là, Louis, misérable, allongé au milieu de la rue comme un paquet abandonné. Un colis suspect. À côté de lui, à même pas cinq mètres, d’autres lui tournent simplement le dos, comme si de rien était, attendant leur bus 28 qui tarde à se mettre en station sous le porche de cet immeuble où se situe le terminus des autobus. Scène surréaliste. Un et mort. Les autres vivent, autour, pensant à toute autre chose…

Aux alentours de ce corps allongé, inerte, c’est la vie qui se poursuit, pas dans l’indifférence générale, mais presque. Chacun continue à vaquer à ses occupations habituelles, à aller à son travail, à téléphoner ou envoyer un texto tout en marchant, l’air concentré. Que pourraient-ils d’ailleurs bien faire, tous ces gens, si ce n’est passer leur chemin et poursuivre leur vie tant qu’elle leur est encore prêtée ? S’éloigner de la vision de cette mort qui les attend, eux aussi, un jour ou l’autre. Ne pas s’attarder, au cas où la grande faucheuse n’aurait pas fini son travail du jour… Passez, passez !… Ce sont des passants, sur un trottoir, alors ils passent, vite. Lui, il a vite trépassé… « Ah ben c’est l’jeu ma pauv' Lucette ! » comme dit la pub à la télé pour Euromillions. Une chance sur cent seize millions et des poussières de trouver la combinaison gagnante. Combien de chances d’aller à la Fnac sans y rester ? Merde, le rapport lui était pourtant quand-même plus favorable. Il n’avait jamais été très chanceux pour cocher les bons numéros, mais aujourd’hui, il avait fait très fort, sans rien faire, et en un rien de temps, il avait finalement décroché la timbale. En fin. Mais pas la bonne.

Loterie. Les chiffres et leur mystère : Un 15 décembre 2015, à 15 heures 12 minutes… (peut-être même 15 secondes… mais en l’absence d’un chronométreur officiel aujourd’hui sur place, difficile à faire homologuer).

15/12/15 - 15 :12 :15, association étrange de quinze et de douze pour une ultime combinaison gagnante. Que peuvent bien vouloir dire ces chiffres ? Y a-t-il un sens ultime à ces mathématiques morbides, une imparable logique à cette suite étrange et symétrique ? Probablement pas. Le grand compte-à-rebours de Louis devait sans doute être réglé sur des quinze et des douze, voilà tout. Aujourd’hui, ça collait, tous les numéros sont sortis en même temps… Bingo.

On appelle ça un Infarctus, un mot savant qui vient du verbe Latin infarcio qui veut dire remplir, bourrer… Louis n’avait pourtant rien de bourré aujourd’hui ! Certains soirs oui, mais pas là. Pour une fois.

Infarctus, qui rime avec cactus. Un mot qui pique, un mot qui fait mal. On passe de vie à trépas, en un instant. Un douloureux instant qui semble pourtant durer une éternité. On lui a éteint la lumière sans prévenir, on lui a coupé le jus sans même lui laisser le temps de se préparer un peu, de peaufiner sa sortie, décider de son lieu, de son décor, de son costume. Sans lui laisser le temps de descendre cet escalier de la ligne 4 pour aller à la Fnac Montparnasse acheter ce disque de Jazz qu’il a entendu sur Jazz FM et auquel il pense depuis ce matin. Pas le temps non-plus de digérer son repas, son bon repas, son dernier repas, pris dans ce restaurant où il déjeunait avec cet ami d’enfance qui doit rentrer chez lui à présent, content d’avoir passé cette heure et demie avec son vieux pote et juste un peu gêné de s’être laissé invité malgré lui et qui ne se doute pas qu’il ne reverra jamais son ami. Enfin, pas comme il l’aurait imaginé, pas à la verticale. Pas de la même couleur.

Peut-être a-t-il commandé un plat à quinze euros, un dessert à douze… Qui sait ? Il ne garde jamais ses notes de restaurant. Il s’en fiche. Il dit que « ce n’est pas remboursé par la sécurité sociale de toutes façons ! ». Louis a un humour à la française, enfin… avait. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on regrettera le plus chez lui.

Des quinze et des douze… Peut-être, dans sa dernière marche, a-t-il croisé quinze personnes entre le restaurant et sa chute, ou bien lui restait-il douze mètres avant d’atteindre la bouche de métro ?… Quoiqu’il en soit, c’est fini. Il est allongé là, immobile. Un peu décoiffé. Zut. Peut-être a-t-il même encore un peu le goût du café dans la bouche, Louis, le parfum vanille de la crème glacée qu’il a pris en dessert sur les papilles… ce goût, sucré et doux d’une Pêche Melba appréciée avec une joie enfantine, encore dans son esprit qui s’évapore, invisible et silencieux, ondulant vers le ciel dans ce brouhaha pollué de l’avenue du Général Leclerc. Peut-être a-t-il toujours à l’esprit l’écho de ses derniers mots avec son ami, avant de se quitter, pour de bon : « Allez ! Bonne aprèm ! ». Les derniers mots prononcés de sa bouche. Ses mots ultimes ! Paroles banales, dites tant de fois au cours de sa vie, et qui allaient aujourd’hui clôturer son existence, sceller son apparition sur la Terre en quinze lettres. Sans doute aurait-il imaginé sa dernière phrase empreinte d’un peu plus de profondeur, de romantisme, d’émotion, de gravité, pourquoi pas d’héroïsme même… comme dans les films dramatiques où le héros meurt à la fin dans les bras de son amour retrouvé, de son ami réconcilié, de son ennemi repenti, avec quelques terribles soubresauts qui font se nouer les gorges et sortir les mouchoirs des spectateurs. Les lumières de la salle du cinéma se rallument et on se dit que c’était un beau film, que le héros était superbe. On suit la foule dans le dédale de couloirs vers la sortie en titubant un peu, encore sous l’émotion des dernières images et un peu ébloui par la lumière retrouvée. Rien de tout ça aujourd’hui. Pas de lumière à rallumer. Il fait plein jour. Personne n’a sorti de mouchoir, sinon un coursier à vélo, au feu rouge, qui s’est arrêté pour se moucher, et qui regarde la scène d’un air absent. Quelques soubresauts quand-même, la douleur de son corps qui s’est crispé en une dernière crampe, fatale. Aujourd’hui, pas d’amour qui le tient dans ses bras en pleurant son départ, sa fin, sa perte. Rien de romantique. Il est tombé tout seul, comme un maladroit qui se prend les pieds dans le tapis. Il a chuté comme s’il avait buté sur le rebord du trottoir… et ce n’est même pas sa faute. Aujourd’hui il s’est donné en spectacle dans de pathétiques grimaces aux regards des passants outrés. Aujourd’hui il est tombé, pour la dernière fois, et ne se relèvera pas. Ça ne pouvait pas attendre demain, c’était aujourd’hui, on ne sait pas pourquoi. Le seize ne collait pas. Ça devait sans doute faire tache dans le grand dessein, dessin, de l’Artiste suprême, dans Sa combinaison mystérieuse. L’art des chiffres. Ses statistiques personnelles. Sa comptabilité.

D’un pas, pourtant décidé, Louis s’était dirigé vers cette bouche de métro. Une nouvelle entrée construite il y a peu et qu’il affectionnait, car elle mène directement sur le quai en évitant tous ces couloirs souterrains interminables. Sans doute se disait-il ça en avançant vers cet escalier. Sans doute remerciait-il intérieurement la RATP de cette initiative, quoique l’ascenseur supposé desservir également le quai depuis la surface fut en panne depuis sa construction, mais bon, il s’en fichait, se disait-il, car il avait la chance d’être en bonne santé et de pouvoir utiliser les escaliers. C’est donc ce qu’il allait faire en ce quinze décembre, avant de se sentir mal et, finalement, de ne plus se sentir du tout. Il allait descendre ces escaliers qu’il connaissait par cœur, monter dans ce métro pour quelques stations jusqu’à Montparnasse Bienvenüe, puis descendre la rue de Rennes jusqu’à son magasin. Sans doute s’arrêterait-il devant quelque vitrine, mais non, tous comptes faits, il était pressé d’avoir le précieux disque entre les mains. De le chercher. De le trouver. Pressé surtout de savoir s’il était seulement disponible. C’était l’enregistrement d’un concert de Cannonball Adderley en 1962. Sans doute pas facile à trouver. Il lui restait sinon une autre option, celle d’aller chez Crocodisc, un magasin spécialisé rue des Écoles. Là il le trouverait sûrement, mais sans doute en version vinyle… ou bien chez Gibert, Boulevard Saint Michel. Il lui faudrait juste attraper le bus 96. Bon, il verrait…

Il verrait… Il aurait vu. S’il n’y avait pas eu cette foutue torsion au cœur, ce dévissage de verticalité, ce tremblement de terre et cette soudaine crevasse ouverte dans le sol qui l’avait aspiré, comme ça, tout d’un coup, à 15h12. Cette putain de douleur venue de nulle part. Cet éclair silencieux, telle une lame tranchante, qui avait coupé net sa vie, ici, sur ce trottoir, fauché en pleine marche, déconnecté en plein dans ses pensées, ses projets, petits projets pour la journée. Tombé par terre, de façon ridicule, comme s’il avait trébuché sur une crotte de chien. Mort sans panache, ni gloire ni honneurs, dernière représentation en public, mais sans avoir eu le temps de répéter la scène, d’ajuster son final. Improvisation ratée d’un corps dont il ne maîtrise plus les mouvements, se tordant, ridicule et sans style, sur ce béton dur et froid en tentant vainement de refuser l’étreinte de la main géante de la mort qui l’avait attrapé à l’instant tel un insecte malfaisant et qui le broyait, invisible et tenace.

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Laurentlesax

13-05-2017

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En un rien de tant n'appartient à aucun recueil

 

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