Emöra
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Ma chère Emöra... Unique amour de ma courte existence... Si j'écris aujourd'hui, c'est pour toi. Où que tu sois, où que tu ailles, sache que je ne t'oublie pas. Et si je sais que je ne te verrai probablement plus jamais, laisse-moi au moins le bonheur de revivre, seul avec ma plume, les plus doux moments que j'ai partagés avec toi...
***
« Que feras-tu si je m'en vais ? » me demanda la douce voix d'Emöra.
Surpris par cette question, je saisis doucement son menton et tournai son visage vers le mien, observant ses grands yeux gris à travers les fines mèches blondes qui refusaient de s'aligner avec les autres. Quelques-unes de ses boucles flottaient dans la brise, et le parfum qu'elles dégageaient m'emplissaient d'une joie farouche.
« Tu veux me quitter ? » l'interrogeai-je avec une pointe d'inquiétude dans la voix.
Elle rit. Par Arch'evilia, qu'elle était belle !
« Te quitter ? s'exclama-t-elle en découvrant ses dents d'un blanc nacré. Tu rigoles ? Tu es... Je ne sais pas... Comme la moitié de ce que je suis. J'ai l'impression que sans toi, je ne serais plus que la moitié de moi-même, une ombre sans consistance et sans avenir. Il n'y a que quand je t'embrasse que je me sens entière.
- Un monument de l'amour ! plaisantai-je en passant ma main dans ses cheveux. Mon ange... »
Submergé par une vague de tendresse, je la serrai contre moi, et nous nous embrassâmes doucement. Je me plus à me perdre dans ses boucles, à sentir son parfum naturel que soulevait la brise, à baiser le creux de son cou de nacre... J'avais dix-sept ans. Mais j'avais l'impression d'en avoir mille, de tout savoir de l'amour. Depuis nos six ans, nous nous connaissions, et depuis tout ce temps, nous ne vivions qu'ensemble. Privés de notre famille, comme tous les nourrissons, dès la naissance, nous avions grandi dans une immense école de campagne, et un jour, nous nous retrouvâmes dans la même classe. Ce fut comme... un coup de foudre. Si jeune, n'est-ce pas ? Mais peu importait, j'avais le sentiment qu'avec elle, j'avais retrouvé ma famille perdue, et je ne voulais plus passer mon temps qu'avec elle. Nous apprîmes ensemble les choses de la vie, et tandis que nous nous côtoyions, nous mêlions nos deux caractères pour n'en former qu'un. En fait, je dois avouer que je fus plus influencé par elle, qu'elle par moi. Je finis par en oublier mon vrai nom, mon passé ; désormais, je m'appelais Aromë, comme un prolongement logique d'Emöra.
« Pourquoi parlais-tu de t'en aller ? » m'inquiétai-je en observant les collines alentour.
Nous étions assis dans l'herbe haute rendue presque jaune par un soleil marin, venu de la mer de l'Ouest aux couleurs chatoyantes. Le ciel était d'une couleur orageuse, entre l'or et le gris. Tout le paysage semblait bouger au fil du vent tandis que les mille milliers d'herbes balancaient, et l'on avait l'impression d'être assis sur une vague écumeuse, face à la terre bleue et quasiment plate que représentait la mer. Cette poésie, je la chérissais de tout mon être : je ne la ressentais qu'en présence de mon aimée.
« Oh, comme ça, répondit-elle en regardant le ciel. Je viens de me rendre compte que ni toi ni moi ne connaissons la véritable séparation, une qui dure plus d'une demi-journée. Alors je me demandais comment nous réagirions...
- Eh bien moi, je ne me pose surtout pas cette question, bougonnai-je. Pas question de m'éloigner de toi. Même si nous sommes différents après les Maturales, je ferai tout pour rester auprès de toi.
- Oh, tu sais, je pense qu'il n'y a pas de souci à se faire : la plupart des Enëjz de notre ville se sont métamorphosés en Emelgörs pour leurs dix-huit ans. Je pense que beaucoup d'entre nous avons des parents Emelgörs, et nous sommes certainement classés par ville. Les futurs Emelgörs ici, les autres ailleurs...
- Mouais... Enfin, avoir des ailes poilues, ce n'est pas trop mon truc. La majorité des Arch'eviliens en ont, il ne s'agit pas que de cette région.
- On verra bien. De toute façon, nous n'avons rien d'autre à faire qu'attendre. Patience ! Dans une semaine, ce sont mes Maturales ! »
J'allais répliquer, quand une étrange forme au-dessus de la mer retint mon attention. C'était une quinzaine de petits points noirs qui semblaient s'agiter et qui grossissaient doucement, comme s'ils se rapprochaient. Ça n'aurait pas dû me tordre ainsi l'estomac : il arrivait bien souvent que des êtres arrivent à Gehylra, notre ville, par la voie des airs, étant donné que tous les adultes possédaient des ailes. D'ailleurs, il existait autant de codes de circulation au sol que dans le ciel, et dès qu'on s'approchait un peu de Gehylra, on pouvait aperçevoir des centaines et des centaines de créatures volantes humanoïdes, ce qui donnait une ambiance très aérienne, comme en suspens.
Mais ces points-là, au-dessus des vagues, perçant les nuages imposants, faisaient naître sur mon épiderme une multitude de petits boutons jusqu'à me hérisser comme un chat.
« Ça ne va pas ? me demanda Emöra en tentant de suivre mon regard.
- Oh... hésitai-je. Non, rien... Encore moi et mes pressentiments idiots... »
Elle leva les yeux d'un air exaspéré et me pinça le bras. Je sursautai et elle me fit l'une de ses petites mines à l'air mauvais, qu'elle adorait.
« Dis ! insista-t-elle. Tu me connais : je ne te lâcherai pas !
- Oui, bon, c'est comme tu veux. Tu vois... »
Je n'eus pas le temps de continuer ; vive comme l'éclair, elle s'était dressée sur ses pieds, dos à moi, et elle fixait intensément l'endroit que j'allais lui désigner. Surpris, je me levai à mon tour et observai son visage, lisse, parfait à mon goût, et qui ne pensait plus qu'aux quinze Arch'eviliens qui s'approchaient de nous à toute allure. On ne distinguait pas encore la forme qu'ils avaient, mais une chose était sûre, c'est qu'ils suscitaient chez nous un effet étrange.
D'un coup, nous pûmes distinguer leurs grandes ailes qui battaient, scindant le ciel, les nuages, les rayons du soleil qui perçaient à travers la croûte grise d'un orage qui n'arrivait pas. Et soudain, sans comprendre, je reçus comme une vague incroyablement puissante en plein visage ; tremblant de tous mes membres, sentant mon coeur percer mes poumons, je me mis à serrer les dents pour ne pas gémir. Et la seconde d'après, je sentis mes jambes se dérober sous moi. Je m'écrasai sur Emöra, qui n'eut que le temps de me rattraper, sa connection rompue avec les étrangers par ma faute.
« Aromë ! s'exclama-t-elle en me soutenant. Aromë, est-ce que ça va ?
- Je... Je ne sais pas... m'efforçai-je de bafouiller. Il... Il ne faut pas rester là... »
Je savais qu'elle ressentait la même crainte que moi. Mais elle, elle semblait plus forte : ma peur m'écrasait, alors qu'elle, elle semblait résolue à lutter ; elle toisait les inconnus.
Et puis soudain, un Epsön, agitant ses ailes de papillon, vint nous rejoindre à toute allure. Il paraissait dans tous ses états, et tandis qu'il terminait d'achever la distance qui nous séparait de lui, il se mit à crier :
« Par Arch'evilia, ne restez pas là, les enfants !! »
Puis il atterrit à nos côtés et priva Emöra de sa charge : il me soutint fermement et, de sa main libre, il attrapa celle de mon aimée, avant de nous entraîner en courant, aidé de ses ailes, vers la ville.
« Que se passe-t-il ? réclama Emöra, essoufflée, tandis que l'adulte nous ballotait de toutes ses forces. Pourquoi faut-il se cacher ?
- Les Nah'râks ! s'exclama l'Epsön. Les Nah'râks arrivent !
- Quoi ?! s'écria la belle. Comment ça... ? Des Nah'râks, ici, à Gehylra ?! Mais... que font-ils ici ? Leur royaume est à des kilomètres et des kilomètres !
- Parfois, ils font des raids sur les terres d'Arch'evilia, nous n'y pouvons rien ! Ils nous haïssent, ils sont mauvais ! C'est pour cette raison que nous les exilons dans les grottes d'Enfeghärt... »
J'écoutais cela d'une oreille, tandis que je reprenais doucement mes forces. Je me sentais ridicule, faible, et chaque mot prononcé par notre sauveur me faisait trembler.
Bientôt cependant, je pus courir seul. Alors l'Epsön nous saisit chacun par une main, et d'un puissant coup de pied sur le sol, il put décoller. Je n'avais jamais volé auparavant, et j'admirai, la bouche grande ouverte, la force incroyable de cet adulte. Nous ne volions pas haut, mais nous allions bien plus vite qu'à pied.
Soudain nous atteignîmes Gehylra et l'homme nous poussa dans un magasin, puis il disparut à la recherche d'autres Enëjz encore à découvert.
Nous restâmes plantés là, en silence, tandis que les clients apeurés, les vendeurs, tous les ailes repliées, fixaient le ciel en retenant leur respiration. Nous ne sûmes pas combien de temps nous attendîmes. Mais soudain, une ombre, deux ombres, trois, puis quatre, puis dix, puis quinze, vinrent obscurcir les façades des immeubles. Un silence, une seconde intemporelle firent planer l'incertitude sur la ville. Et puis tout d'un coup, un cri perçant, démoniaque, résonna dans les rues, se répercutant partout, aussitôt repris par un grand nombre de voix à l'unisson. Dans notre cachette précaire, les gens se serrèrent, tentèrent de se protéger derrière les meubles, les vêtements, dans les cabines d'essayage... Moi, je me contentai de protéger Emöra de mes bras, mais elle semblait peu s'occuper de sa peur : elle fixait un des Nah'râks, debout sur le toit d'un immeuble, et qui cherchait certainement des proies à torturer.
Des cris résonnèrent, des battements de puissantes ailes de chauve-souris vinrent remuer l'air figé, et puis soudain, ce fut le chaos : les ennemis aux yeux rouges, grands, minces comme des vampires, armés de fines épées, se jetèrent sur les vitres, les appartements, les statues, les décorations, et ils détruisirent tout avec un plaisir bestial. Les bris m'explosèrent les tympans, je vis un des rares Üllahs présents à Gehylra s'enfuir en hurlant, ses ailes de libellule dévorées par les flammes, puis un Emelgör vint s'écraser juste devant nous, sûrement lancé avec force depuis les hauteurs vertigineuses des bâtiments. Nous poussâmes tous un cri à l'unisson, qui se répercuta dans toute la rue.
Nous n'aurions jamais dû laisser échapper ce son : il trahissait notre présence. Le Nah'râk resté sur un toit proche nous fixa un instant, puis dans un effroyable rictus que je distinguai dans tous ses détails, il décolla et fondit sur nous. Nous hurlâmes mais nous n'eûmes pas le temps de fuir. Le Nah'râk allait percer les vitres, nous rentrer dedans et nous égorger ! Mais soudain, au moment où tout allait basculer, un éclair étincelant vint couper la route du monstre et les deux êtres se rentrèrent dedans avec tant de violence que notre bienfaiteur se retrouva projeté à travers la vitrine. Il atterrit juste à côté de moi et ses ailes de plumes blanches m'effleurèrent, me faisant frissonner.
Un Egnä. Par Arch'evilia, qu'il était majestueux avec ses yeux clairs et perçants, son teint blanc de neige, ses cheveux soyeux, ses vêtements prestigieux flottant autour de lui ! C'était le type d'adultes le plus admiré de tous les Arch'eviliens : leur pureté d'âme se reflétait dans leur apparence, ils étaient les plus forts, les plus courageux, les plus gracieux, les plus intelligents, au-dessus de tous. Les Enëjz qui avaient le privilège incroyable de se métamorphoser en Egnäs étaient immédiatement inscrits dans l'école la plus prestigieuse d'Arch'evilia : Archäh, sorte de château aux pierres blanches, fait d'arches gigantesques et aériennes, de tours où l'on apprenait à voler, entouré de murs immaculés. En son ventre, dans ses jardins, se promenaient des paons blancs, des colombes, des huppettes, des cigognes et autres oiseaux majestueux.
Tous les Arch'eviliens rêvaient de devenir Egnäs, mais très peu l'étaient, et il s'agissait souvent de ceux qui n'avaient pas l'orgueil de le désirer.
L'Egnä se releva à la vitesse de l'éclair et repartit à l'assaut de son ennemi de toujours. Oui, les Egnäs étaient les gardes de notre monde ; veillant à ce que le bien règne sur Arch'evilia, ils combattaient ardemment les cruels Nah'râks échappés d'Enfeghärt.
Sous nos yeux, une bagarre acharnée éclata entre les deux puissances. Au-dessus de nos têtes, d'autres Egnäs, armés de leur magie, se précipitèrent sur les assaillants de Gehylra, aussi silencieux que des chats. De tous côtés, nous entendîmes des éclats de combats à la violence extrême. Je n'avais jamais vu cela, ni pareille attaque, ni ceux qui en étaient les acteurs.
Une chose était sûre : on ne m'avait pas mal informé sur la beauté des Egnäs, ni sur l'horreur des Nah'râks...
Soudain, ce fut le Nah'râk qui traversa la vitre devant nous. Poussant un juron, il se redressa et se retrouva face à face avec Emöra, qui se figea sur place. Alors le visage de l'ennemi se fit haineux, haineux à en glacer le sang. Dans un cri de guerre, il leva son épée et se jeta sur mon aimée avec l'intention de la tuer sur-le-champ. Je hurlai, mais ma voix fut écrasée par le bruit assourdissant de l'Egnä qui s'interposait. En quelques secondes, il eut jeté le Nah'râk à l'autre bout du magasin, et avant de se précipiter pour l'achever, il s'assura qu'Emöra n'avait rien ; leur regard plongea l'un dans l'autre, puis le sauveur lança un coup d'oeil à son ennemi, avant de revenir au visage de ma moitié. Il l'attrapa, décolla et la déposa derrière un comptoir, avant de repartir à l'assaut du monstre.
Le coeur battant, je mis du temps avant de comprendre qu'Emöra était vivante. Mais j'étais incapable de bouger, focalisé sur les deux boules d'énergies antagonistes qui détruisaient tout sur leur passage. Je vis passer un deuxième Egnä, puis un troisième, à travers le trou béant de la vitrine, qui se précipitèrent pour aider leur camarade. Le Nah'râk fut maîtrisé un instant, mais tout à coup, il parvint à leur glisser entre les doigts et il en blessa un, qui tomba sur les autres de sorte qu'ils furent momentanément hors combat. Alors la créature se mit à courir dans ma direction, moi qui étais figé à côté de la porte défoncée. Je ne sais pas pourquoi, je ne pus m'écarter, et il me vit, pauvre silhouette solitaire qui lui faisais face. Il sortit son épée. Sur sa route, deux personnes tentèrent de lui échapper, mais il les tua sans peine. Nos yeux se rencontrèrent, les miens glacés par la peur, les siens brûlants de malfaisance. Je crus ma dernière heure arrivée. Mais d'un coup, après avoir exécuté sa troisième victime, il se trouva tout près de moi et marqua un temps de pause. Alors il me fit un petit sourire malsain, à peine perceptible... Et il rangea son épée. Puis il s'élança dans la rue, me laissant là, en vie, sans que je pusse comprendre ce qui venait de m'arriver, entraînant avec lui ses quatorze comparses en direction de l'orage.