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Débouché - Histoire Courte

Histoire Courte "Débouché" est une histoire courte mise en ligne par "Cyberniskos".. Venez publier une histoire courte !
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Débouché



La maison n'avait pas changé, elle était exactement telle que Daniel l'avait laissée la dernière fois. C'était une sorte de grande auberge normande en torchis, avec des poutres de bâti apparentes et un toit de chaume. Elle était moins grande que dans son souvenir mais il ne s'en étonnait pas. Depuis qu'il avait fait ses études dans la capitale, tout lui semblait petit.

Quand il sortit de sa voiture, l'odeur de l'herbe fraîchement coupée, qui se mêlait à celle des fleurs, le saisit et le renvoya plusieurs années en arrière, quand il était enfant et qu'il venait chez ses grands-parents pour les grandes vacances. Pour lui, c'était le plus beau jour de l'année.

La cour d'accès était bien entretenue. À quatre-vingts ans, sa grand-mère parvenait toujours à descendre dans son cher jardin pour entretenir ses parterres multicolores. Elle se faisait aider mais l'important était qu'elle pouvait toujours pratiquer l'occupation qui lui tenait le plus à cœur.

Daniel ne tenait pas d'excitation. Il voulait à tout prix annoncer la bonne nouvelle à la femme qu'il aimait le plus au monde. Elle lui était plus chère que ses parents, qui s'étaient pourtant bien occupés de lui, plus que n'importe qui d'autre. Elle avait été tout pour lui et il n'avait que de bons souvenirs la concernant. Elle serait sans doute ravie de savoir qu'il avait enfin terminé ses longues études et qu'il venait d'être embauché dans une grande compagnie qui le paierait très cher. Il avait tellement travaillé dans ce but qu'il le méritait bien.

Il aurait aimé pouvoir le dire aussi à son grand-père, mais le pauvre était mort cinq ans plus tôt. Le garçon se souvenait encore parfaitement de l'homme petit et rond, au crâne lisse, au visage toujours souriant, orné d'une moustache monumentale. Il en avait eu peur la première fois qu'il l'avait vu mais il s'était rapidement mis à l'adorer comme il le méritait.

Grand-mère pouvait attendre encore un petit moment. Plein d'une nostalgie émue, qui lui amenait un sourire sur les lèvres, Daniel poussa la porte de l'atelier. Elle n'était pas fermée. Dans cette campagne, les gens n'avaient pas peur des voleurs. Le battant résista un peu parce qu'il n'avait pas été ouvert depuis longtemps. Un nuage de poussière sortit de la pièce et se jeta au visage du visiteur. Elle avait une odeur de pain chaud, de farine et d'épices.

La salle était vaste. Elle occupée par de grandes tables en bois qui avaient servi de plan de travail. Sur certaines, grand-père préparait ses pâtes tandis qu'il déposait les gâteaux juste sortis du four sur les autres. Il était pâtissier, pas très raffiné, mais ses productions avaient le goût inimitable de la convivialité et de l'amour familial. Il aurait eu du mal à comprendre qu'on puisse vouloir s'enfermer dans une grande entreprise sévère alors qu'il était possible de rire avec les clients, qu'il passait voir entre deux tournées.

La première table était celle des cookies. Daniel pouvait les voir, sortant du four, tout dorés, constellés des points noirs des pépites de chocolat. Ils devenaient parfaits au bout de quelques minutes. La croûte craquait sous les dents, protégeant un cœur encore moelleux d'où s'écoulait un mélange de chocolat blanc et de chocolat noir fondus. Le premier atténuait l'amertume du second pour créer un goût inimitable.

Le garçon revoyait le visage de son grand-père, fendu d'un large sourire, qui présentait ces gâteaux aux gamins du village, accourus pour en profiter. Tout le monde connaissait les horaires de production du pâtissier et chacun s'arrangeait pour venir se servir au meilleur moment. L'artisan adorait son travail mais rien ne lui faisait autant plaisir que le partager avec les autres, quitte à en faire cadeau à ceux qui ne pouvaient pas se le payer.

Grand-père avait un faible pour les sablés et les biscuits. Juste à côté des cookies, il avait des jarres en verres remplies de tout un assortiment. Ses petits sablés au citron, par exemple, avaient une texture friable et moelleuse à la fois, qui fondait dans la bouche. Leur extérieur était couvert de sucre cristallisé et de zeste de citron . L'acidité du fruit piquait la langue, surprise parce que la douceur du sucre avait dissimulé le goût aigrelet. Puis, les papilles prenaient du plaisir à se rétracter sous cette attaque légère, aussitôt calmée par la caresse des petits cristaux qui craquaient entre les dents.

Daniel se souvenait de son émerveillement quand il en avait mangé pour la première fois. Il avait fait la grimace puis il avait souri et s'était empressé d'engloutir la fin du petit gâteau. Son grand-père était tellement content de lui faire découvrir un monde qu'il ne soupçonnait même pas que le vieil homme en paraissait rajeuni. Il n'aurait pas pu comprendre comment son petit-fils pouvait être content s'enfermer dans un bureau, pour s'occuper de machines, sans contact humain, pressé par des dates et des contraintes financières alors que lui-même avait toujours vécu au rythme de ses envies, de son plaisir et de sa passion.

Le pâtissier était un amoureux de la matière qu'il travaillait. Ce n'était pas pour rien que son brownie était le meilleur du monde. Il le cuisait à peine, juste assez pour que la pâte tienne mais si peu qu'elle semblait plutôt crémeuse. Il renforçait le goût du chocolat avec du cacao en poudre mais l'atténuait avec des noix caramélisées, qui craquaient, en répandant une odeur de grillé qui s'associait à celle, venue du four, qui flottait dans la pièce.

Avec un serrement de coeur, Daniel passa à côté du plan de travail sur lequel il avait appris à travailler la pâte. Son grand-père ne pouvait pas se contenter de partager ses gâteaux, il avait aussi transmis une partie de son art à son petit-fils. Il lui avait montré comment reconnaître une bonne texture, pas trop sèche pour qu'elle ne se défasse pas en petits morceaux, pas trop humide pour qu'elle ne colle pas aux doigts. Quand elle était parfaite, elle était à la fois douce et moelleuse. Le garçon sentait au bout des doigts le paton qu'il pétrissait légèrement, qui se laissait faire naturellement. Ses mains avaient gardé les gestes en mémoire.

À partir de là, la magie du grand-père agissait. La pâte prenait une forme, dorait, se remplissait de crème, se chargeait de fruits un peu acides et se couvrait d'une couche épaisse de meringue. La bouche de Daniel s'emplit de salive à cette dernière image. Il sentait la couche élastique, presque plastifiée par la chaleur, qui cédait sous ses dents, lesquelles s'enfonçaient librement dans la mousse sucrée dont il se couvrait les lèvres. Le parfum des fruits explosait dans son palais et chargeait la crème, légèrement alcoolisée, avec un goût de saison : cerise aigre et framboise en juin, mûre en août et figues en septembre.

Le garçon s'arrêta devant le four, cette grande bouche presque toujours ouverte. Le fantôme de son grand-père était encore debout à côté, rien ne pourrait jamais l'en faire partir. Il était là souriant, sortant une fournée de cannelés avec sa grande pelle. Il la déposa sur la table la plus proche.

-Ils seront prêts dans une heure, dit-il, et il faudra les jeter dans trois.

Il répétait toujours le même conseil. Il ne supportait pas le travail mal fait. Les petits gâteaux originaires de Bordeaux étaient bons quand ils étaient froids. La croûte dorée et caramélisée devenait dure et formait une coquille autour de la chaire alvéolée, moelleuse, crémeuse presque, proche de la pâte à crêpe à moitié cuite, chargée des embruns des Caraïbes avec un rhum ambré puissant et une vanille dont les grains dessinaient de petits points noirs. Quand l'extérieur ramollissait, le plaisir gustatif diminuait considérablement.

Grand-père, qui était toujours entouré d'un nuage de cannelle, de clou de girofle en poudre, de cardamome, d'anis et de tant d'autres épices, n'aurait pas supporté de vivre dans un bureau impersonnel, aux relents d'hôpital, empuanti par le désinfectant, le faux cuir et le plastic. Daniel, en cet instant, ne le comprenait que trop bien. Chacun de ses pas dans le vieil atelier, lui faisait traverser les pays et les saisons comme par magie. Il était retombé en enfance, dans un de ces contes merveilleux où le monde est un mélange de desserts.

Il évoluait entre les tranches de pain d'épice, odorant et piquant, de cake aux pommes et aux raisins secs, de moelleux au chocolat et de milliers d'autres merveilles. Des choux à la crème débordaient un peu plus loin. Les guimauves s'étalaient indolemment sur le plan de travail, prêtes à être coupées en gros cubes. Elles déployaient un arc-en-ciel de couleurs, chacune selon son parfum, qui s'afficherait ensuite sur des pics en bois ou dans de belles boîtes en carton bien décorées.

Le garçon entendait l'ombre du maître des lieux lui souffler des conseils, des secrets de métier, toujours avec gentillesse, même quand il avait raté quelque chose, et le bout de ses doigts le démangeait. Il n'avait pas cuisiné depuis longtemps, pris par ses études, mais il n'avait pas eu le choix pour se préparer une bonne carrière. Il avait envie de sentir la farine sur ses doigts et de voir les gâteaux se déployer sous ses yeux à la chaleur du four. Il voulait respirer à pleins poumons l'air chaud chargé de sucre, de pâtes en train de dorer, de fruits frais et d'épices. Il aurait voulu entendre les rires des clients, les discussions simples et passionnées, les exclamations de surprise devant une nouvelle création.

Ce monde était très simple, primitif presque, complètement à l'opposé de celui qui l'attendait, où la nourriture était synthétique et les rapports humains pleins d'hypocrisie. Mais au moins, il avait réussi, il avait le métier qu'il avait poursuivi si longtemps. Quand il aurait de l'argent, il se paierait de bons restaurants et il aurait un bel appartement. Ce serait différent mais pas si mal quand même.

Le bruit de la porte intérieur le surprit. Grand-mère apparut, frêle et blanche, comme un spectre. En dépit de son âge, elle se déplaçait toute seule, sans canne. Elle avait encore des traits fins, où les rides dessinaient des sillons, particulièrement là où son sourire avait continuellement plissé sa peau.

-Daniel, dit-elle en tremblant, je suis si contente de te voir. Tu avais une grande nouvelle à m'annoncer ?

Le garçon regarda cette femme qu'il avait un peu délaissée pour faire sa vie, au moment où elle aurait eu le plus besoin de sa présence. Elle ne lui en voulait pas, elle l'aimait toujours de tout cœur, elle s'intéressait à lui avant tout et il passait devant toutes ses préoccupations. Elle était fidèle à elle-même et à son mari, à leur vie généreuse et naturelle, simple et saine.

-Je veux reprendre l'affaire de grand-père, décida-t-il avec un sourire éclatant.

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Note Globale

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Auteur

Cyberniskos

18-11-2011

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Débouché n'appartient à aucun recueil

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Cyberniskos.

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