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Daïmane - Nouvelle

Nouvelle "Daïmane" est une nouvelle mise en ligne par "Berndtdasbrot"..

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      Daïmane

 

 

Exceptionnellement, je ne vais pas romancer. Je vais vous raconter les faits comme ils se sont déroulés. Sans rajouter d’effets de lumières, des tourterelles qui batifolent au bas du bâtiment, des crépuscules rouges ou orangés, des murs gris, ternes et délabrés. Rien de tout ça. Pourtant les tourterelles, les nuages et les murs effrités étaient là, mais ce n’est pas le propos.

Daïmane ressemblait à Grace Jones. Enfin sa coupe de cheveux, sa couleur de peau, sa silhouette, grande et élancée. Pas la voix.

Les chambres comportaient deux lits. Et pour la plupart, deux occupants. Daïmane était seul dans la sienne depuis plus de deux ans. Il refilait de l’herbe au gars chargé de gérer les occupations de chambre en échange d’une petite magouille administrative permettant qu’on oublie de lui joindre un colocataire.

Sous les portes s’écoulaient les morceaux de Cure, Dépêche mode et La Souris Déglinguée, vous voyez l’ambiance. Milieu des années 80. Gel dans les cheveux. Pantalons en toile noire et Doc Martens au pied.

Derrière le bâtiment C, celui de nos chambres, flottait le drapeau tricolore qu’il fallait monter et descendre matin et soir alors qu’il aurait été plus simple de le laisser là-haut.

Le bâtiment C, le dortoir des bannis. Le rebut de l’armée française. Des gars dont les parents avaient, telle Jeanne d’Arc, entendu des voix dès la préadolescence de leur rejeton. Et les voilà partis direction Rochefort, à 15 ans, pour intégrer l’école de sous-officier de l’armée de l’air.

L’uniforme cintré bleu-marine avec les galons dorés sur les épaulettes, ça jette. Un air de Top Gun.

Une école comme on n’en fait plus pour apprendre à boire, fumer, rouler des pétards et coucher avec les filles sans capotes.

Après trois années à traîner leurs colères, leurs errances et leur peu de goûts pour la discipline, ils se plantaient lamentablement aux examens finaux et devaient donc terminer leurs deux années de contrat dû à la grande muette pour ensuite aller grossir les rangs des files d’attente de l’ANPE. Le bâtiment C pendant deux ans. Pour compléter leurs formations de bons à rien, d’alcoolique, et d’inadaptés à la société.

Daïmane et moi étions les seuls à avoir emprunté un chemin plus court pour arriver à la même impasse. Nous n’avions pas fait l’école militaire et notre inaptitude et incompatibilité avec les armes et les marches cadencées sautaient tellement aux yeux que six mois après notre engagement, notre employeur nous avait déjà indiqué que le portail de la base aérienne nous attendait grand ouvert. Restait donc, à finir le contrat en roue libre. Et comme nous n’avions pas d’élan, la route fut longue, pour eux comme pour nous.

Près du lit de Daïmane, entre les lattes de son parquet en bois, naissait une bouture de plante. Une tige portant six feuilles ciselées.

Daïmane me la désigna du doigt, les yeux rieurs et brillants de joie.

—Regarde, j’ai une tige de cannabis qui pousse là !

Et nous voilà accroupis sur le plancher à observer l’étrange phénomène. À force de perdre un peu d’herbe à chaque fois qu’il se roulait son pétard matinal, la plante avait trouvé dans cette chambre humide et sans lumière un univers idéal pour sa croissance.

Je déposais mon veston bleu marine au bout du lit inoccupé et m’allongeais en observant le nuage de fumée rejoindre le plafond comme des cumulus se cognent à la voûte céleste.

—Écoute cette voix, ce type était un génie.

Ian Curtis de son timbre caverneux me faisait croire que la vie n’était que torture de l’âme et grisaille infinie.

Daïmane ne contredisait pas. De par son éducation, il ne lui venait jamais à l’idée d’exprimer un avis négatif sur un goût partagé. Il préférait Grace Jones et ses rythmes nouveaux.

Je découpais des images dans les magazines pour les coller sur le mur de sa chambre en un patchwork invraisemblable.  Je mélangeais les lèvres de Mick Jagger avec la tache de vin qui ornait le front de Gorbatchev, les jambes de Madonna, les cheveux de Mickael Jackson.

—Tu ne peux pas aller coller ton truc dans ta piaule, soupira Daïmane

Il traversa la pièce, et enleva la serviette qui lui servait de pagne. Daïmane se promenait à poil la plupart du temps. Là, il revenait des douches communes qui se trouvaient au fond du couloir.

J’allais répliquer, car j’avais toujours le dernier mot lorsque la porte s’ouvrit à nouveau.

Un type avec des lunettes d’intello et une coupe de cheveux que n’aurait pas renié le curé de ma paroisse, glissa timidement son corps dans l’entrebâillement de la porte qu’il avait à peine ouverte.

Il tira de derrière lui un lourd sac kaki qu’il déposa à l’entrée de la chambre. Son regard se figea un instant sur le sexe de Daïmane, sans doute surpris par la taille de celui-ci.

D’un sourire absolument pas naturel et qui laissait deviner une angoisse latente et des traces de transpiration sous ses aisselles, il tenta de donner une bonne impression de sa personne. Nous nous moquions éperdument de l'apparence que pouvaient dégager les gens.

Ces narines se retroussèrent. Nul doute qu’il avait déjà identifié l’odeur de marijuana qui enveloppait la pièce entière.

 

 

—Salut, je m'appelle Pierre. Je suis votre nouveau coloc…

Il jeta un rapide œil angoissé. Deux lits, deux gars…

—Il y a bien un lit de libre dans cette chambre, non ? Ou la personne de l'accueil s’est-elle trompée ?

—Non

—Oui

Daïmane m’adressa un regard navré et blasé. Je venais de le contredire et lui faire perdre l’unique chance de rester seul.

Daïmane appréciait davantage la solitude que les hommes. Il enfila un slip, car malgré son peu de goût pour les communautés, il respectait chaque individu et n’aurait jamais imposé sa nudité à un inconnu.

Pierre aimait bien la fumette.

C’est le premier aspect de sa personne que nous n’avons pas mis de temps à déceler. Un point positif.

Dix minutes après son entrée dans la chambre, il tirait sur le joint avec nous.

Pierre arrivait tout droit de Rochefort, recalé lui aussi, donc. D’un père instituteur gauchiste navré du peu de goût pour les études de son rejeton, il détenait une grande culture et un solide sens de l’humour, quoi qu’extrêmement noir, mais pas aussi noir que les solos de basse des Joy Division. Et ce fut le second point positif de celui qui devint rapidement un bon camarade. Un puits de science, incollable sur l’histoire, les sciences naturelles, Pierre se dévoila au fur et à mesure comme un compagnon de conversation captivant. Cependant, il ne semblait jamais détendu. Il riait nerveusement, était exagérément aimable et consensuel. Une anxiété constante et une agressivité sous-jacente transpiraient dans ses chemises blanches et ses jeans au bas des jambes retroussé.

Et puis, au Printemps, en traversant la place Jeanne D’Arc, il dégagea à coup de Doc Martens des pigeons qui roucoulaient ici en toute quiétude.

Comme j’étais perpétuellement dans un autre monde, j’ai vu l’image de colombes blanches écrasées par des bottes nazies.

Je l’ai dit à Daïmane.

Daïmane se brossait les dents en face du miroir, le sexe posé sur le lavabo.

 

Tu cherches quoi, rencontrer la mort,

Tu te prends pour qui, toi aussi tu détestes la vie,

Chantait Grace Jones.

C’est l’intuition féminine. Du moins la part de féminité que je porte en moi.

Une nuit, un soir, plus tard, j’étais allongé au pied du lit de Pierre.

J’ai repris une bière dans le pack qu’il avait acheté.

J’ai tiré une taf sur le pétard. Daïmane lisait. Pierre parlait.

Dans l’atmosphère étonnante de cette chambre militaire sinistre où flottaient des parfums de marijuana et d’huile dont Daïmane aimait se badigeonner le torse, Pierre ouvrait le robinet des paroles et des pensées qu’il contenait péniblement au quotidien dans son corps mal proportionné.

Ses relations difficiles avec son père, son besoin de contrer l’autorité parentale en prenant des chemins différents. La tristesse d’une petite ville de la Meuse, où les samedis soir sont glacials, humides et désespérants. Les amis par défauts. Un groupe d’ami. S’intégrer à un groupe d’amis.

Et soudain, la voix de Pierre plus froide et déterminée pour affirmer ses choix politiques extrêmes, extrêmement à droite.

J’aime débattre. J’aime comprendre. Et Daïmane aurait certainement préféré que j'évoque la fin de Jim Morrisson, ou mon dégoût pour la marche cadencée. J’ai questionné, j’ai fouillé, j’ai creusé, là où j’aurais dû mettre un mouchoir pour étouffer ces mots qui n’ont pas de sens.

Pierre s'exprimait d'un débit rapide à présent. Pierre transpirait. Il expliquait comme s’il se défendait devant une cour martiale. Indéfendable.

Le décor de son mauvais film était planté. Une chambre d’un ado en mal d’amour. Un drapeau rouge frappé d'une croix noire pour orner un mur blanc. Des livres de chevet pour conforter une appartenance, une croyance en une idéologie (j’emploie le mot idéologie, en est-ce une ? Idéologie : un ensemble d’idées… Quelles idées y a-t-il ici ?)

Mein Kampf qu’on trouve dans des réseaux de distributions obscures.

Un poster de ce monstre et de sa ridicule moustache.

Daïmane ne lisait plus. Je ne questionnais plus.

Je frissonnais et regardais mon ami. Il ressemblait encore plus à Grace Jones. Un visage imperturbable, inexpressif.

Je n’ai jamais pu mesurer le dégoût qu’il pouvait ressentir à ce moment.

Je savais à présent que le récit de Pierre n’était pas fini et qu’il nous emmènerait au-delà des ténèbres.

Alors, comme s’il décrivait une scène qui se déroulerait sur un écran devant lui. Pierre a raconté un samedi soir sur la terre chez les égarés de la vie. Ceux qui n’ont pas saisi sa quintessence. Un cortège de violence et de bêtises. Un rodéo en voiture parmi des hommes de couleur. Le visage de celui qui s’est accroché au capot de la voiture, puis au parechoc. En criant, en manifestant sa peur par de grands gestes. 

Pierre tremblait, nous dit-il, quand il comprit que le conducteur allait encastrer son véhicule dans un mur.

Tétanisé, j’ai relevé la tête. Des pleurs ponctuaient ce récit de l’horreur.

Pierre sanglotait. Et c’était une maigre consolation pour nous.

Daïmane l'a regardé geindre et a dit :

—Bon, bonne nuit, les gars.

Il souhaitait bonne nuit...

Le visage dans son oreiller, la couette par-dessus la tête. Il disparut au plus profond de son lit. Pour ne plus être dans la pièce, certainement.
Aujourd'hui, je serais incapable de rester aussi calme et autant à l'écoute. Je ne peux plus. J'avais atteint l'apogée de mes capacités d'écoute.
J'ai vu ce soir-là, quel homme était Daïmane. Je n'en ai plus croisé de pareil ensuite. Des comme Pierre, un peu plus...malheureusement

                                                  FIN

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Blog

Berndtdasbrot

08-08-2017

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Daïmane n'appartient à aucun recueil

 

Nouvelle terminée ! Merci à Berndtdasbrot.

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