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Comment ai-je pu en arriver là ? - Histoire Courte

Histoire Courte "Comment ai-je pu en arriver là ?" est une histoire courte mise en ligne par "Mathi=U"..

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 Comment ai-je pu en arriver là ?

 

 

 

C’est ce chapeau, évidemment ! Je n’aurais jamais dû m’en affubler. Beaucoup trop voyant ! Déjà, je ne suis pas petit, mais là, forcément… Et puis ça fait le mec marrant, un peu farceur, genre gamin qui se déguise. D’ailleurs, il l’a dit ! « Je rrrrecheeeeerche un homme qui aurrrrrait garrrrrrdé son âme de petit garrrrrrrçon ». Deux options, à ce moment-là : retirer le couvre-chef au risque d’attirer son attention ou le garder en espérant être à contre-jour. J’ai choisi la deuxième, en sachant que mes chances étaient minces. Dans un silence gêné, deux yeux fous et globuleux ont passé l’assistance en revue… avant de se figer sur moi !

 

Ce matin, pourtant, tout allait pour le mieux. Nous étions samedi, les enfants nous avaient laissé dormir. Noé avait même pris la brillante initiative d’aller nous chercher les croissants à vélo. Nous les avons dégustés sur le balcon, tranquilles. Joh était belle dans sa robe de chambre grise. Elle soufflait avec application la vapeur au-dessus de son café, les yeux encore gonflés de sommeil. Eliot enchainait les tournées de bisous « papa chéri, maman chérie, grand frère chéri ». Cela finirait par devenir lassant, mais pour l’heure, on trouvait ça mignon. On a parlé de choses et d’autres et puis Joh a repensé à ce festival au château et on a tous trouvé que c’était une bonne idée. Moi le premier. Si j’avais su, bon sang, si j’avais su….

 

La matinée s’est passée normalement. Je me suis promené quelques instants dans le parc, le nez en l’air, insouciant. J’ai regardé mes enfants s’extasier devant les joutes des chevaliers et cela m’a fait du bien. Joh s’est approché de moi, m’a pris la main en souriant. Petit geste simple, attention délicate. On n’y est jamais assez attentif… Sur ce, après une énième péripétie, le chevalier blanc a été déclaré vainqueur. Il a salué longuement la foule debout sur ses étriers. Quand Eliot lui a tiré mon chapeau, il a répondu d’un geste du bras. Classe.

 

Pour nous remettre de nos émotions, nous sommes allés à la taverne-buvette déguster un repas typiquement médiéval : hot-dog, frites, coca-cola. Sous le chapiteau, un groupe musical assurait l’ambiance à grand renfort de tambours, flutes, violons et banjos. Tout le monde tapait dans les mains à l’invitation du chanteur. Soudain, un léger frisson a parcouru l’assemblée : la danseuse de la troupe recherchait un « volontaire » pour la tresque. En plus j’étais debout à ce moment-là, je venais de me lever pour mettre nos canettes à la poubelle. Regard sévère fixé au sol, déglutition discrète et totale immobilité. Mais au final, tout cela s’est avéré inutile : j’avais enlevé mon chapeau pour manger, j’étais invisible… N’empêche ! Comment ai-je pu ignorer un tel avertissement une demi-heure plus tard ? Cela paraît invraisemblable…

 

Nous nous sommes ensuite dispersés dans les jardins. Les enfants sont allés jouer à droite à gauche pendant que nous prenions le café sur la terrasse, en attendant le spectacle de l’après-midi. Un petit souffle frais balayait le campement des troubadours. Je fermai les yeux : chevaux, armures, jongleurs et acrobates traversaient mon esprit, le faisait voyager dans le temps. Le son pur d’un fluteau accompagnait la ballade. J’enflammais une cigarette. Celle du condamné, mais je l’ignorais encore à ce moment-là, évidemment… Sinon, vous pensez bien que je me serai levé le plus discrètement possible et aurait quitté le festival à pas de loup. Sans écraser les brindilles. Sans respirer trop fort. En longeant les murailles. En bouffant mon chapeau…

Ce n’est pas ce qu’il s’est passé, non, je suis simplement resté là, assis à l’ombre des créneaux. Couillon rêvassant sur le moyen-âge et les bienfaits de la vie en plein air…  Une corne de brume retentit, le spectacle allait commencer.

 

Le temps que l’on descende de la terrasse, il n’y avait plus de place assise. Les enfants ont pu s’installer devant, sur la paille. Nous sommes restés debout, en plein soleil. J’ai mis mon chapeau. Sans même y prêter attention, sans mesurer une seconde les conséquences de mon acte…  Quel manque de discernement quand j’y pense, quelle singulière erreur de jugement…. Sincèrement, vous en connaissez beaucoup des fakirs qui ne viennent pas chercher une bonne poire dans le public ? Une bonne poire « qui aurrrrrait garrrrrrdé son âme de petit garrrrrrrrçon » ??? Une bonne poire…à chapeau ?!?

 

Et maintenant, je suis là, enfermé dans une malle au milieu de la scène. Le plus dur est passé, mais bon sang, ça a été terrible ! Le pire moment de ma vie ! Dans ce coffre, je suis un peu à l’étroit, mais à l’abri des regards et ça, ça n’a pas de prix ! Quelle épreuve quand j’y pense… Tous ses yeux fixés sur moi, grand niais au sourire figé se dandinant d’un pied sur l’autre… Et il prit le temps, vous pensez bien, il a fait durer le plaisir ! Le summum, c’est quand il a remarqué que mon teint avait viré au cramoisi. Là, il ne m’a pas loupé ! Il a placé son énorme turban rouge derrière mon visage et a susurré : « Silence s’il vous plaît Mesdames et Messieurs, nous avons la chance inouïe de pouvoir obserrrrrver le rrrrarrrrissime homme caméléon dans son milieu naturrrrrel. Surtout pas de photo, pas de flash, l’animal est extrrrrrêmement nerrrrrveux ». Non mais quel salaud ! Quel salaud… Et après ça, j’ai encore dû l’aider à aiguiser un des douze sabres qui devaient me transpercer. La meule s’est mise à couiner d’une horrible façon avant même que la lame ne la touche. La première fois, il m’a insulté dans tous les dialectes de l’Inde. La deuxième fois, il m’a fait huer par le public. La troisième, enfin, il m’a libéré en m’enfermant dans la malle….

 

Pendant qu’il continue son baratin, je me repasse le film de la journée en soupirant. Plus jamais de festival, plus jamais de chapeau, promis, juré ! Terminé tout ça. Dorénavant, le week-end, je m’enferme à la maison et je regarde la télé. Voilà mon programme pour les quelques décennies qu’il me reste à vivre…. Pff… Sans rire, quelle misère… En plus, j’ai cru reconnaître un collègue de boulot dans le public…

 

Le fakir annonce maintenant qu’il va insérer le « prrrrremier sabrrrrre ». Personne ne me souffle à l’oreille de filer par la trappe arrière. D’ailleurs, y-t-il une trappe arrière ? Dans le mouvement que je fais pour m’en assurer, je me cogne la tête contre l’intérieur du couvercle. L’assemblée se bidonne, le mage exulte ! Ah, c’est bon là, ça suffit !  On s’est assez moqué de moi aujourd’hui ! Soudain, je vois la première lame s’introduire dans une fente au niveau de mon abdomen. Alors ? C’est quoi le truc ? Je palpe la pointe du bout du doigt. Elle est bel et bien dure. Bon. J’entends Eliot qui pleure. Il a dû se réfugier dans les bras de sa mère. La lame s’avance encore, elle n’est plus qu’à 10 cm de mon ventre. Il faudrait qu’il s’arrête quand même, là, ça devient limite son affaire… Je repense à ses yeux globuleux, à son teint pâle… J’essaie de me plaquer contre un coin mais rien à faire, je suis toujours dans l’axe de la fente. Ma bouche s’assèche d’un coup. Et si j’étais tombé sur un véritable taré ??? Je pousse un « eh ho », tremblotant. Je m’entends répondre d’une voix forte : « Je vais maintenant insérrrrrrer brrrrutalement le sabrrrrrre jusqu’à la garrrrrrde ! A la une…. A la deux….».

 

Subitement, je me fous de ce que les gens pensent de moi : je me mets à hurler comme un dément.

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Mathi=U

11-07-2014

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Histoire Courte terminée ! Merci à Mathi=U.

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