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Ces Vivants sans entrailles - Roman

Roman "Ces Vivants sans entrailles" est un roman mis en ligne par "GillesP"..

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Ces vivants sans entrailles

 

 

 

« Superstitions littéraires – j’appelle ainsi toutes croyances qui ont de commun l’oubli de la condition verbale de la littérature : ainsi existence et psychologie des personnages, ces vivants sans entrailles » (Paul Valéry, Tel quel, 1941).

« Tout texte se construit comme mosaïque de citations. Tout texte est absorption et transformation d’un autre texte » (Julia Kristeva, Sêmeiôtikê, 1969).

 


 

Première partie

 

 

Chapitre un

 

- Cette fois-ci, c’en est trop. J’en ai assez. Je m’en vais. Je te quitte, hurla-t-elle.

- Tu n’iras plus nulle part ! rugit-il.

Sur ces mots…

 

***

 

Le premier e-mail que je découvre ce matin, c’est celui de mon éditeur. Il veut savoir où j’en suis de mon prochain récit. Il s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de ma part, il espère que je vais bien, que je suis dans une période d’intense créativité et que si je ne lui ai pas donné signe de vie, c’est parce que je suis absorbée par mon nouveau texte qu’il attend de lire avec impatience, tant il est sûr que ce sera un chef-d’œuvre. Après avoir lu son message dégoulinant de flagornerie, je comprends qu’il s’alarme surtout pour son négoce.

C’est vrai que j’ai signé ce nouveau contrat il y a deux mois, et que depuis ce jour, je ne lui ai pas donné signe de vie, à mon éditeur. Mais que croit-il ? Qu’on crée sur commande ? Que les choses jaillissent d’un coup, par miracle ? Qu’il s’agit simplement de se mettre devant un ordinateur et de laisser ses doigts courir sur le clavier, mus par je ne sais quelle illumination divine ?

Je ne peux certes pas lui dire tout ça ainsi. Il aurait beau jeu de me reprocher de m’emporter contre lui. Je l’imagine déjà me répondant que je lui fais un procès d’intention injuste, à lui qui est si plein de bienveillance envers moi, qui ne doute pas de mon talent, qui connais la difficulté de la création, etc.

Je ne peux pas non plus lui avouer de but en blanc que je n’ai pas le moindre embryon d’idée. Rien. Depuis deux mois, je me situe au degré zéro de l’écriture, au rez-de-chaussée de l’inspiration.

 

Je réfléchis quelques minutes. Il faut que je trouve quelque chose pour qu’il me laisse tranquille. N’importe quoi, pourvu qu’il croie que je tiens un sujet. Alors je concocte à la va-vite quelques ligne sur un bout de feuille. Je ne peux pas écrire directement sur un traitement de texte, j’aime le contact avec le papier. Pour donner le change, je crée un suspense factice en ne terminant pas ma dernière phrase. Je n’ai aucune idée d’une quelconque suite, mais je décide de recopier ces mots sur mon traitement de texte. Je regarde le nombre de caractères : cent quarante. Il y a peu de chance que je fasse illusion, avec ça. Je lui envoie quand même un e-mail rempli de formules convenues, avec mon fichier en pièce jointe. Il se réduit à :

- Cette fois-ci, c’en est trop. J’en ai assez. Je m’en vais. Je te quitte, hurla-t-elle.

- Tu n’iras plus nulle part ! rugit-il.

Sur ces mots…

 

Il me répond presque sur le champ. Contre toute attente, il est très content :

C’est rapide, c’est vif, ça claque, ça met en haleine, ça donne envie de lire la suite. Commercialement parlant, c’est parfait. C’est très vendeur. Je sens qu’on va faire exploser les ventes, avec ce roman. Bonne continuation.

Eddy T.

 


 

Chapitre deux

 

Commercialement parlant, c’est parfait. Il n’y a décidément que ça qui le préoccupe ! Folle de rage, je décide de lui adresser un billet bien senti. J’ai bien conscience d’agir en dépit de toute logique, puisque mon but est atteint. Mais je ne peux pas m’empêcher de lui faire part de ma façon de penser :

 

Cher ami,

Sérieusement, pensez-vous que cela m’intéresse, d’être parfaite, commercialement parlant ? Décidément, vous me connaissez bien mal. Autant vous le dire tout de suite, votre message m’a passablement contrariée. Aussi je vous l’annonce tout net : il est hors de question que, sous prétexte que c’est vendeur, je commence mon récit par ce tweet ! Oh ! Vous pouvez compter, mon cher : cent quarante caractères, espaces comprises, telle est bien l’étendue de l’incipit que je vous ai envoyé. Je vais être honnête avec vous, d’ailleurs : je viens à peine de l’inventer, ce début, juste pour que vous me laissiez cogiter en paix.

Voyez-vous, nous obéissons à deux proverbes bien différents, vous et moi : j’aime laisser du temps au temps, tandis que pour vous le temps, évidemment, c’est de l’argent.

Je sais bien que vous incarnez la position dominante : rassembler toute pensée en cent-quarante caractères au maximum, tel est le dogme, le crédo absolu, l’alpha et l’oméga de notre époque. Exit l’ère où un texte progressait lentement, pas à pas. Aujourd’hui, les préliminaires sont bannis, cloués sur la croix de la sacro-sainte modernité. Il faut de courtes et saillantes répliques qui font mouche ; des péripéties à chaque page ; des renversements de situation à chaque chapitre ; le moins de lenteurs possibles. Voilà bien le totalitarisme du troisième millénaire : la tyrannie du bref.

Contempler les mots, se délecter de leur musique, sentir leur saveur, les déguster, les caresser, en prendre quelques-uns dans ses mains pour les cajoler et les faire fondre, à la manière de Pantagruel et de ses compagnons dans le Quart livre ? Non, cela ne se fait plus. Il est hors de question de perdre son temps à ces billevesées d’un autre âge, pensez-vous sans doute : les mots, aujourd’hui, on les prend sauvagement ; on les accouple à la sauvette, on les laisse copuler quelques brefs instants, puis, dès qu’ils ont fait jaillir l’information, on les jette. On les piétine. On les consomme et on les laisse se consumer. Ils perdent leur saveur et leur magie ? Ce n’est pas bien grave : ce ne sont que de vulgaires outils. On ne leur demande rien d’autre que de servir à communiquer ; après le coït, qu’ils se tiennent cois.

De nos jours, il n’est plus possible de laisser le temps au lecteur d’être pris dans les lacs d’une atmosphère dans laquelle il se plongerait peu à peu, la laissant s’installer en lui, progressivement, s’instiller doucement tel un divin poison, puis le happer, l’envelopper, le recouvrir tout entier. Non, c’est le consommateur qu’il faut satisfaire, immédiatement : ce n’est pas la peine d’emballer le colis, l’essentiel est de le livrer. Le plus vite possible. Et puis, aussi, il faut surprendre, bousculer, ébahir, épater ; l’essentiel est de ne pas l’ennuyer, le consommateur, sans quoi il ne tardera pas à abandonner le livre à son triste sort, sans une once de scrupule ou de remords, pour se plonger, s’il est pauvre, dans le fil d’actualité de son compte Facebook, et s’il est un riche homme d’affaires affairé, dans sa piscine privative en compagnie d’une charmante et très jeune compagne, aux seins parfaits et siliconés. 

C’est bien tout cela que vous pensez, n’est-ce pas ? Eh bien, vous me permettrez de ne pas me soumettre à cette dictature-là. J’entends bien résister ! Quitte à m’entendre dire que je mène un combat d’arrière-garde ! Car je vous vois venir, vous qui maniez si bien le commercialement parlant ! Vous rangez ceux qui ne pensent pas comme vous parmi les réactionnaires, les nostalgiques du passé, les vains contempteurs de notre meilleur des mondes possibles. Pour les gens comme vous, quiconque prend le temps de se retourner un tant soit peu en arrière, quiconque ose émettre l’idée, saugrenue si on vous écoute, que le passé peut nous permettre de comprendre le présent et d’envisager l’avenir, quiconque croit en l’innutrition, comme les poètes de la Pléiade s’inspirant de l’Antiquité gréco-latine, quiconque pense qu’il peut être utile, voire enrichissant, de découvrir les grandes œuvres du passé, celles de Balzac, Baudelaire, Corneille, Diderot, Flaubert, La Fontaine, Molière, Stendhal, Proust, Zola – je les cite par ordre alphabétique afin de ne pas froisser l’égo des dépouilles des uns et des autres –, quiconque considère que la pensée d’Aristote, Descartes, Hobbes, Hume, Kant, Nietzsche, Pascal, Platon, Spinoza – idem –, peut encore nous apprendre à penser le monde, quiconque se demande, ne serait-ce que l’espace d’une seconde, si l’on n’aurait pas intérêt à prendre le temps de la réflexion, à faire une pause dans cette course effrénée à la consommation, à la globalisation, à la mondialisation, à la libéralisation, à la flexibilisation, et autres merveilleux mots en –tion ; bref, tous ces quiconque épars, dont j’admets faire partie, sont irréversiblement traités de réactionnaires et mis à la porte de l’Histoire. Nous sommes au XXIe siècle, allez-vous sans doute me rétorquer, vous et vos tristes sbires qui vous autoproclamez les progressistes, et que j’appellerais pour ma part, sauf votre respect, les libéraux-optimistes-béats-incultes. Et vous ajouterez, du haut de votre arrogance : il faut vivre avec son temps. Merveilleuse phrase ! Et d’une telle profondeur ! Il faut vivre avec son temps ! Personnellement, je me vois bien vivre avec un chien, ou sans, éventuellement avec des enfants, ou sans, voire, en fournissant quelques efforts, avec un conjoint, ou sans ; dans ces situations-là, des choix sont possibles. Mais vivre avec son temps, ou sans, est-ce vraiment une alternative possible ? Et puis, est-ce tout accepter sans protester ?

Ah ! Vous, les LOBI (Libéraux-Optimistes-Béats-Incultes), et vos éléments de langage creux : il faut mettre la France en marche être dans le désir d’avenir construire le monde de demain oser le futur car le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible. Ces formules lapidaires n’ont pas de sens ? Peu vous importe, tant qu’elles retiennent l’attention du client.

Je vous entends : à mort la littérature, à mort la philosophie, pensez-vous ! Circulez, vous ne servez à rien ; on n’a plus besoin de vous ; ce n’est pas avec vous que l’on résoudra la crise, que l’on gagnera un point de croissance, qu’on luttera économiquement contre la Chine, la Corée du Sud, Taïwan, la Thaïlande et autres pays dits émergents. Il faut viser l’utilité, l’efficacité. Il faut être pragmatique. Il faut avancer ; foncer tête baissée ; ne pas regarder en arrière ; surtout, ne pas prendre le temps de réfléchir ; être un winner. Que de slogans vides de sens, que de mots répétés à l’envi, jusqu’à écœurement ! Ah ! Il est loin, le temps où Théophile Gautier écrivait : il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid.

Vous allez penser que je m’égare, que je délire. Mais voilà tout ce que j’entends, dans votre commercialement parlant, c’est parfait. Moi, voyez-vous, je me fais une autre idée des mots et de la littérature. Alors je vous prierais, à présent, de me laisser travailler en paix. Je vous remettrai mon roman en temps et en heure, mais je ne me laisserai pas impressionner par vos impératifs commerciaux que j’abhorre plus que tout.

Cordialement,

C. L.

 

Je clique sur « envoyer ». Et je me dis que je vais commencer mon récit lentement. Très lentement. Je vais prendre des chemins de traverse. Faire d’innombrables digressions. Et le fameux tweet de la discorde, je l’insèrerai, mais au bout d’une cinquantaine de pages seulement. Au moins. Et mon personnage se situera en dehors des diktats imposés par les LOBI. Ce sera un professeur, tiens ! Ça ne fait pas de commerce, un professeur. Et je parlerai de littérature, dans mon récit ! Et de philosophie, aussi !

Tout à coup, je reçois la réponse de mon éditeur. Quand même, peut-être que j’y suis allée un peu fort dans mes invectives. J’ouvre le message :

Voilà qui est beaucoup mieux ! Là, je vous reconnais bien ! À vous lire, je vois que j’ai eu raison de vous faire sortir de vos gonds. Votre verve se porte à présent à merveille. Vous m’en voyez ravi. Et maintenant que vous avez retrouvé le verbe céleste, je vous laisse travailler, ma chère amie.

A bientôt.

E. T.

 

Je crois que je me suis fait embabouiner. Il me connaît bien, mon éditeur.

 

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GillesP

14-11-2016

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Ces Vivants sans entrailles n'appartient à aucun recueil

 

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