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Beyrouth - Carnet de Voyage

Carnet de Voyage "Beyrouth" est un carnet de voyage mis en ligne par "Francis A.Denis".. Venez publier un carnet de voyage !
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Carnets de route


 

 Liban

 

 

       L’avion aux couleurs de la jeune compagnie Etihad est superbe dans sa livrée blanche soulignée rouge et or. Pourquoi suis-je si nerveux ? L’entretien aux Emirats est tout à fait honorable et l’A330 l’une des meilleures machines du moment. Suis-je simplement inquiet comme la plupart des passagers voyageant occasionnellement d’une manière contre nature ?
Le vol fait partie intégrante de ma vie depuis si longtemps… Sans doute est-ce simplement ma destination …

Cet instant, je l’ai choisi, et même sciemment provoqué, mais alors que mon épouse et ma plus jeune fille se réjouissent de l’aventure, confortablement installées, je reste dans le doute d’une possible erreur. Nous survolons le Qatar puis l'île de Bahreïn en laissant sur l'autre rive du golf d'Oman, l'Iran et le Koweït suivis de l'Irak avant de pénétrer en Arabie Saoudite. La descente sur la Syrie prend garde de bien laisser Israël tout à sa gauche. Les trois heures de voyage semblent directement échappées du journal de vingt heures. Je me raisonne évoquant la nécessité de cette nouvelle affectation. Elle me permet de garder Gaëlle, notre aînée, avec nous. Sur place, les lycées français sont légions et remarquablement réputés. Au-delà du côté pratique, prétexte à justifier cet endroit comme choix prioritaire, je sais combien je prends le risque de déplaire aux miens. La vérité est, qu'une fois encore, je n'ai su résister à l'envie d'un nouvel horizon. Les quatre ans d'Abu Dhabi ont filé comme un rêve guérisseur du cauchemar précédent que fut Karachi. La raison me disait de rester dans cette escale pleine de charme mais que pèse-t-elle face aux élans d'un cœur vibrant sans cesse à l'appel d'un nouveau départ ? Quel que soit l'endroit, les amis ou même l'argent, vient toujours le moment où l'ennui me gagne au point d'accepter les plus folles propositions pour y échapper. Celle-ci manquait à la litanie de mes trop nombreux voyages. Son nom était synonyme de tant d'extrêmes. Elle était la plus belle aux dires des anciens. Sa guerre fut la plus longue. Son passé des plus grandioses. Ce carrefour de cultures m’ouvre ses portes. Déjà l'avion descend. Le ciel est couvert et je sais le temps pluvieux. Les cimes des montagnes percent les cumulo-nimbus découvrant l'enneigement. C'est beau ! C'est calme ! Trop, peut-être ? Nous touchons une roue puis l'autre et le grondement des « reverses » annonce qu'il est trop tard pour reculer. Tout va vite ! On nous pousse dehors et je pose un pied sur ma nouvelle terre promise. Son souffle me saute au visage. Enfin j'y suis... Beyrouth !


Premier contact : l'hôtel est loin des standards acceptés par nos collègues navigants. Il est bien situé, face à la mer, sur la corniche mais ses cinq étoiles font pâle figure en comparaison des palaces habituels. André, dont j’assurerai le remplacement à l'été, paraît se réjouir de quitter le pays. Il ne dénigre en rien les quatre ans passés mais on sent clairement qu'il laissera l'escale sans grands regrets non plus. L’un et l’autre, mercenaires volontaires pour des lieux improbables, sommes-nous frappés du même mal ? La circulation l'énerve et le grand bonhomme, de dix ans mon aîné, donnerait bien quelques cours de conduite musclée aux locaux excités... La ballade sur la corniche pour aller dîner est agréable quoique celle-ci soit loin d'égaler son homologue d'Abu Dhabi. On y marche tranquille par une température printanière des plus agréables, en évitant soigneusement les flaques de la dernière ondée dues au revêtement inégal et en prenant garde de ne pas toucher les garde-fous rouillés. La traversée de l'avenue, pour rejoindre le restaurant, donne lieu à quelques frayeurs (on dit qu’à Beyrouth, le piéton est un mort en sursis mais c'est un peu exagéré). Le retour vers l'hôtel Riviera se fera côté trottoir. Je sais depuis ce jour pourquoi les piétons marchent sur la route. Le dernier bombardement doit dater d'hier soir. Entre les trous dissimulés sous des cartons et des tôles pourries, les carcasses de voitures et celles garées en travers, le parcours ressemble bien à celui du combattant. La petite se réjouit d'un peu d'action et nous... un peu moins.

 


Le lendemain : André passe nous chercher très tôt pour nous faire découvrir à froid les délices d'une ville tant vantée par les expatriés libanais. Il me semble encore les entendre :
-Tu vas à Beyrouth ? Mon dieu comme tu es chanceux ! Tu verras, tu vas aimer ! C'est très vivant et très beau ! Tout le monde aime Beyrouth !
Non de non ! Cramponné à la poignée de la portière, je jure sur tout le bestiaire du Walhalla de leur en toucher deux mots dès mon retour. Aucun d’eux n’a dû venir depuis fort longtemps car leur description du paradis libanais semble très éloignée du capharnaüm que nous découvrons. Après les Emirats, la conduite nécessite un temps d'adaptation. Je me retrouve plongé quinze ans en arrière en pleine circulation "à la libyenne". Les flics peuvent bien faire les gestes qu'ils veulent… Tout le monde s'en fout. Pas de feu ! Pas de stop ! Les Porsche et les Hummer se mélangent à des tacots déchiquetés roulant par miracle. En fait, pas de règles au volant si ce n'est que la seule pièce vitale est le klaxon. Le plus gonflé passe et vu de la "place du mort" ils paraissent tous à égalité jusqu'à la dernière seconde. Fort heureusement, les nombreux dieux se disputant le pays ont, dans leur grande sagesse, augmenté la densité du trafic jusqu'à empêcher toute vitesse excessive. La ville tente désespérément d'oublier vingt ans de guerre civile sans y parvenir. Les constructions surgissent n'importe où, n'importe comment, sans aucun permis autre qu'un "bakchich" bien placé. Là encore, aucune règle. Si le cœur vous en dit, bâtissez votre château du plus mauvais goût au beau milieu du jardin public! Les dollars achètent tout au niveau des administrations mais, curieusement, la police ne tente pas sur la route de vous soutirer quelques deniers comme c'était le cas au Pakistan. Certains quartiers, entièrement rénovés, paraissent sympathiques mais ils arrivent difficilement à contre-balancer l'effet "gros merdier" du reste de la cité. Des centaines de façades portent encore les traces des affrontements guerriers près de quinze ans auparavant. Beyrouth semble né des amours contre nature de Tripoli et Karachi. Franchement ? Pas terrible ! La côte en descendant vers le sud ne vaut guère mieux. Des blocs de béton "habitables" défigurent le littoral. Les plages sont sales, voire servent de dépotoirs à certains bourgs. L'appartement d'André est immense et très bien aménagé mais nous décidons finalement que 400 m2 représentent trop d’entretien. Ce genre de mini-palais implique du personnel de maison et nos souvenirs de « l'expérience Karachi » à ce sujet ne nous donne que peu l'envie de la renouveler. Nous passons le reste de la journée à visiter d'autres logements à dimensions plus européennes. Ma dame à eu la même impression que moi en fin de journée. L'endroit est vivable mais décevant avec une nette sensation d'avoir été roulé par nos amis Libanais des Emirats dans leur description idyllique.


3ème jour : André m'a loué un véhicule et je m’engouffre dans la circulation locale avec empressement pour honorer nos nombreux rendez-vous auprès d'agences immobilières. Très vite il s'avère que la conduite n'est pas si difficile et bien qu'entremêlée, elle reste plutôt courtoise. Il y a énormément de deux roues « sans casque » à majorité des scooters mais aussi des grosses cylindrées. On m’expliquera par la suite que c’est beaucoup moins dangereux qu’il n’y paraît pour ces rouleurs fous car, en cas d’accident, les autorités donnent par principe tort à la voiture (quand bien même le motard cumulerait-il tous les forfaits du monde). Ces engins sont donc choyés et évités au maximum. Cela dénote, à mon avis de motard convaincu, un haut degré de civilisation que je ne peux qu’apprécier… Ma brune ne peut se retenir de commenter avec le sourire, le retour rapide de mes réflexes libyens. C'est vrai que ça revient vite et que je conduis très rapidement aussi mal qu'un natif du cru. Le temps s'écoule en visites, toutes plus décevantes les unes que les autres. Les appartements sont vraiment trop grands, très mal placés ou avec une vue innommable sur les ferrailles recouvrant les toits environnants. Dolly, la dame chargée de nous organiser les visites finit par s’apercevoir de notre désappointement et tente de cerner au mieux nos attentes. Il lui vient alors la bonne idée de nous proposer les extérieurs de Beyrouth que nous n'avions pas réellement envisagés jusqu'alors. Enfin, c'est la découverte d'une petite villa entourée d'un jardin magnifique. La vue donne sur les collines avoisinantes d'un vert éclatant en ce début de printemps. On se croirait en Corse avec toutes les facilités à quelques minutes. Les arbres fruitiers sont très nombreux et le calme surprenant si près de la grande ville. Notre décision est donc prise. Si les alentours ne nous conviennent pas, au moins serons-nous bien logés. L'après-midi sera consacré aux formalités administratives. Dolly m'a quand même fait rire. En apprenant que nous étions installés en Corse, elle me déclara très sérieusement n'avoir jamais osé aller visiter l'île lorsqu'elle vivait en France par crainte des attentats. Un habitant de Beyrouth craignant les attentats corses... faut-il vraiment en rire ?

 

 

Liban

 

 

Dernier jour : nous nous perdons sciemment dans la montagne pour profiter d'une nature opposée à celle trop artificielle des Emirats. Les routes ont quelques trous mais restent en condition acceptable. Les pistes de ski sont à moins d'une heure de route et l'intérieur des terres laisse présager de belles ballades dans un cadre vraiment encourageant. Seul, le retour sur les côtes est à nouveau déroutant. Baignés dans le contexte depuis trois jours, nous commençons à nous y habituer pour voir un peu au-delà de la première impression. Les zones sont bien délimitées. Les parties chiites près de l'aéroport et du Sud Beyrouth ramènent aux faubourgs de Karachi tant s'amoncèlent immeubles délabrés et haute densité de population relativement pauvre. Les chrétiens et les musulmans Sunnites, plus aisés, paraissent se mélanger facilement. Ils partagent des quartiers beaucoup plus chics où les mini jupes et un style de vie plus occidental semblent bien loin des prisonnières bâchées de noir à seulement quelques kilomètres. Les femmes sont belles, voir "sexy". Elles conduisent en jurant et n'ont cure des recommandations des mollahs perturbés par tant de légèreté. On parle beaucoup français dans Beyrouth. Près de quarante pour cent de la population en possèdent des rudiments et un grand nombre de Libanais emploient la langue de Molière de fort jolie façon. Probablement faut-il y voir une forme de snobisme mais il n'en reste pas moins qu'il est très facile de se faire comprendre. De nombreuses publicités s’affichent en anglais comme en français ce qui est surprenant lorsqu'on sait à quel point nous sommes partout en perte de vitesse face à la perfide Albion. D'ailleurs, on trouve les livres et la presse sans problème dans notre langue et toutes les chaînes de télévisions francophones. Certains centres commerciaux, à la triste mine extérieure, révèlent des trésors de modernisme et de confort dignes des Emirats… Les sept cents kilos d'explosifs utilisés lors de l'assassinat de Rafik Al Ariri, l'année dernière, ont laissé leur empreinte et un trou béant sur le front de mer. On paraît vouloir préserver les traces de l'infamie dans l'état à la mémoire d'un homme ayant grandement contribué à la renaissance du Liban et dont le portrait fleuri encore aux quatre coins du pays. Les habitants, pleins d'espoirs quelques mois auparavant semblent se résoudre à laisser les diverses factions se disputer le pouvoir sans grandes illusions quant au résultat final. Quelque part, à voir nos « grands hommes » français prendre le même chemin séparatiste, en créant sans cesse de nouveaux partis pour leur propre bénéfice, on ne peut que s'inquiéter devant cette troublante image d'Epinal. Sous prétexte des religions entraînant le petit peuple, c'est bien, là encore, la politique qui ronge inexorablement le pays. On ne peut pas dire qu'il règne un sentiment d'insécurité à Beyrouth. Tous vaquent à leurs occupations sans avoir l'air inquiet le moins du monde. Les militaires, omniprésents par principe, ne paraissent guère stressés non plus. On y mange bien et trouve absolument tout sans problème au milieu d'une faune un rien « m’as-tu-vu » mais très attachante. A la réflexion, la place pourrait bien se révéler très agréable une fois installés.


Le départ : la « Middle East Airlines » met à notre disposition, elle aussi, un Airbus neuf pour regagner Abu Dhabi. Je suis apaisé... L'expatriation offre des perspectives inattendues. On sent que de gros moyens sont investis pour la reconstruction et c'est plutôt bon signe mais je doute que le pays arrive réellement à se redresser un jour. Trop forte natalité, trop d'intérêts contradictoires et déjà trop de saccages pour espérer revoir l'âge d'or connu des anciens. Néanmoins, je sens que j'aurai la chance de passer un nouveau moment privilégié où j'entreverrai la lumière de ce que furent les grands peuples phéniciens puis romains, dans les ruines de Sidon ou de Tyr, dans ces derniers assembleurs de mosaïques qu'on trouve le long des routes, copiant sans cesse les chefs-d’œuvre de Balbek. De ses côtes, je devinerai Chypre. De ses frontières je ferai un bond de quelques minutes de vol, pour des siècles et des siècles d'histoire. Le Caire, la Jordanie et Pétra ne sont qu'à un pas. La route de Damas reste ouverte et de l'autre côté de cette mer agitée j'aurai Athènes à ma main faisant face à Constantinople. Je verrai les derniers cèdres millénaires tant convoités des pharaons. Je skierai dans des monts où les armées d'Alexandre campèrent si souvent. J'imaginerai Napoléon rêvant d'un empire résolument français. Déjà je me languis de commencer l'aventure, voyageur éternel croyant ne plus rien découvrir. Que ceux qui accompagnent le gré de mes tourments pardonnent mon égoïsme si je les déçois ! Mon esprit est déjà là-bas, errant dans la plaine de la Beqaa, au milieu des vergers gras tant loués des templiers. Byblos m’appelle ! Comment pourrai-je y résister ?

Francis. A.Denis

 

 

 

 

Beyrouth

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Auteur

Francis A.Denis

19-06-2011

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Beyrouth n'appartient à aucun recueil

 

Carnet de Voyage terminé ! Merci à Francis A.Denis.

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