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"A chacun son boulot" est une histoire courte mise en ligne par "Voces Terrae".. Venez publier une histoire courte !
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A chacun son boulot Nouvelle
Lorsqu’elle a poussé sa porte – doucement, pour ne pas réveiller les voisins – elle ne savait pas que je l’attendais. Pendant un bref instant, sa silhouette se découpa, en ombre chinoise, sur les lumières orangées de la rue. Si elle avait allumé la lumière, elle m’aurait vu. Mais Fraülein von Kulp, citoyenne de la Bundesrepublik Deutschland, n’allumait jamais la lumière du couloir. Les autres pièces, oui. Mais le couloir… Non, jamais. Pourquoi ? Voilà une question à laquelle j’aurais été bien en peine de répondre. L’ombre de Fraülein von Kulp eut un sursaut, puis disparut, pendant optique du soupir fatigué de la porte. Deux tours au verrou, puis une petite secousse sèche du poignet pour dégager la clé. Lancer nonchalant vers le vide-poche en verre de Murano. Lancer qui ne rate pas sa cible. Comme tous les soirs. La Fraülein, avec un soupir, se pencha en avant et déboucla ses chaussures. Ses cors aux pieds la faisaient souffrir – elle avait pris sept fois rendez-vous chez son podologue ce mois-ci. Elle repoussa distraitement ses souliers du pied et enfila une paire de charentaises. Ensuite – seulement ensuite – la Fraülein enleva son lourd manteau d’hiver et le suspendit sur un des cintres molletonnés de sa penderie. La porte de l’armoire grinça, elle aussi, lorsqu’elle engloutit la lourde veste. Elle ne se refermerait pas entièrement. Presque, mais pas entièrement. Entre les deux battants de chêne sombre, resterait une fente noire, comme une gueule de monstre ou un coffre au trésor. La Fräulein et sa claudication se rendirent ensuite au salon. Claudication, parce que sa hanche droite n’est plus qu’un entrelacs – par ailleurs extrêmement coûteux – de matériaux haute technologie. Mais la Fraülein se débrouille. Elle se débrouille même plutôt bien, dois-je reconnaître. Mais se débrouiller, est-ce vivre ? Avec un pincement au cœur, je me souvins de la photo que la Fraülein conservait pieusement dans le tiroir de sa table de chevet. Une vieille photo. Mais encore suffisamment distincte pour être cruelle. Une rivière de cheveux souples, une peau blanche, un visage au modelé pur, de grands yeux clairs, une silhouette aux lignes limpides : une beauté sans éclat, mais qui révèle à l’œil de l’esthète averti cette palpitation que ne donne que la perfection. La perfection n’a pas besoin d’être tape-à-l’œil. Ceux qui la désirent la chercheront, et ceux qui ne la voient pas ne la méritent pas. Fraülein von Kulp avait incarné la perfection. Un jour. Avant le dentier, l’arthrite qui déforme les doigts, les quarante kilos de la ménopause. Avant que la vieillesse ne lui ait donné rendez-vous. Fraülein von Kulp resta immobile un instant dans l’encadrement de la porte, comme si elle hésitait. Elle finit par tendre la main et, à l’aveuglette – l’habitude suppléant au regard – elle actionna l’interrupteur. Elle se dirigea ensuite lentement vers un fauteuil râpé, dans lequel elle s’assit. Un fauteuil aux couleurs passées, usé, craquelé, qui avait, sans faillir, recueilli le corps abandonné de la Fraülein à travers le temps et l’espace. Plus qu’un meuble : un témoin. Un ami. Celui sur l’épaule duquel on pouvait pleurer sans déchoir, qui vous accueillerait toujours, quelle que soit l’heure, le jour ou la nuit, sans juger. Juste là. Juste là, pour écouter, rassurer, consoler. Un fauteuil qui l’avait accompagnée à travers tous ses changements de résidence, depuis la maison de ses parents jusqu’à cette maison mitoyenne, en banlieue d’une ville tentaculaire. Peu de personnes pouvaient en dire autant de leurs amis. C’était sans doute recroquevillée sur son assise, petit corps de douze ans, qu’elle avait pleuré la mort de sa mère. Probablement entre ses bras qu’elle avait accueilli la demande en mariage de son fiancé. Et sans doute là qu’elle s’était effondrée quand le télégramme du front lui était parvenu. Fraülein von Kulp était restée fidèle à la mémoire de son fiancé. Elle ne s’était jamais mariée. Elle ne s’était jamais autorisée à éprouver de l’amour ou du désir pour qui que ce soit d’autre. Sa jeunesse, encore en bourgeons, avait été tuée par cette gelée tardive ; et les fleurs de l’amour n’avaient jamais éclos. Seul témoignage de cette époque à jamais révolue, un paquet de lettres noué par un ruban rose et une photographie ornée d’un crêpe, enfouis dans les profondeurs d’un petit linge tristement chaste, là où Fraülein von Kulp pensait certainement que personne ne viendrait les chercher. Je saluai au passage cette croyance désuète et qui ne reste qu’aux vieilles filles, à savoir que personne n’oserait mettre son nez dans les sous-vêtements d’une dame. Dame. Autre mot d’un autre temps. Seule Fraülein von Kulp et ses congénères, mâles ou femelles, l’employaient encore. Deux sonorités posées sur quelque chose d’indéfinissable. Quelle était cette qualité mystérieuse, qui promouvait, brutalement, du statut de simple « femme » à celui de « dame » ? Mystère. Une pensée divertissante me vint soudain à l’esprit : si Fraülein von Kulp avait rencontré son double, lui aurait-elle attribué cette mystérieuse distinction ou aurait-elle ponctué son passage d’un de ces reniflements que l’on réserve à « celles qui n’en sont pas » ? Possédait-elle la qualité mystérieuse ? Je me demandai soudainement si cela ne pouvait pas avoir un rapport avec la coiffure. Fraülein von Kulp enfermait toujours ses cheveux dans un sévère chignon. Cela aussi semblait être une caractéristique de ses semblables. C’était la coiffure, décidai-je brutalement. Une dame porte ses cheveux attachés et un chapeau le dimanche. Satisfait d’avoir trouvé la réponse à une importante énigme existentielle, je regardai avec intérêt Fraülein von Kulp se servir un verre de gentiane, puis l’avaler d’un coup, comme on boit une médecine. Elle reposa le verre sur la table et poussa un nouveau soupir, celui-ci plus profond et plus alangui, moins celui de la peine physique que celui du soulagement bienheureux à la fin de celle-ci. Je tirai un sablier de ma poche, et en tapotai pensivement le verre. Il était presque l’heure. Le dernier grain de sable ne fit pas de bruit lorsqu’il tomba, mais il aurait dû. Doucement, je posai une main sur l’épaule de Fraülein von Kulp. Elle n’eut pas un frémissement. Simplement, sa tête roula sur le sommet du dossier, dérangeant l’ordre bien établi de son chignon. Une mèche vint folâtrer en territoire inconnu tandis que son âme disparaissait Dieu sait où. Je sortis du salon et passai par la cuisine. Sur la porte du frigo, un Post-It orné d’une écriture fluide et sage disait : /!\ Penser à renouveler ma carte d’identité. Avec un sourire un peu triste, je l’effleurai du bout du doigt, puis ouvris la fenêtre et disparus dans la nuit. A chacun son boulot.
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A chacun son boulot
n'appartient à aucun recueil
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Histoire Courte terminée ! Merci à Voces Terrae. |
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